« On s’en va » d’après Hanokh Levin, Krzysztof Warlikowski (2018)

Avec « On s’en va » d’après Hanokh Levin, Krzysztof Warlikowski convoque une pléiade de personnages, une tribu, un macrocosme, et sans prêter main forte pour les identifier, il prend un malin plaisir à nous perdre. Parmi des couples, des familles, des personnages isolés, il faudrait plus d’une vision du spectacle pour en faire la nomenclature entière : il y a un père de famille, une mère et leurs deux filles adultes (dans son corps cagneux, la seconde fille cherche son identité) ; une seconde famille : un couple dont la mère âgée s’évade de ses différents lieux d’hospice ; une mère (ex-chanteuse) dont le fils parti de longue date est de retour et promet l’arrivée prochaine de sa fiancée américaine ; une femme forte et son gros mari (un peu habillé en « chasseur » tyrolien) dont le fils adulte au corps corseté (mais apte à se dénouer) bégaie (se découvrant plus tard homosexuel puis ramenant son amant à la maison) ; le vieux dandy bossu célibataire aux cheveux longs toujours habillé en rouge ; le croque-mort gigolo qui se vante d’avoir un sexe énorme qui déchire le sexe des femmes ; le médecin qui se marie avec la fille aînée de la première famille ; il y a également le peuple de nuit : la prostituée longiligne, l’homme de café homo ou transsexuel aux longs cheveux blonds, short court, débardeur à paillettes, baskets roses, danseur de cabaret au corps athlétique ; la touriste américaine habillée en robe de soirée blanche aux allures de star, en show permanent avec ses vidéos en live depuis son Smartphone à perche… Et l’on oublie une ribambelle…

Cette colonie typique de la ville, de nos vies citadines, des mégapoles, de l’entière communauté, du monde de la rue (tous ses personnages vivent dans le même quartier) (en Israël, dans un pays qui pourrait tout aussi bien être la Pologne ou n’importe quel autre pays occidental), ces habitants citadins aux habits discordants (comme en ville : robes de soirée, robes à fleur, costumes unis, costumes désunis, costumes-cravates ou jeans et blousons noirs, casquette-jogging), voisin d’un peuple de nuit, monde de cabarets et de peep-show, évolue en un lieu (scénographie de Małgorzata Szczęśniak signant également les costumes) qui, comme à l’accoutumée chez Warlikowski, est mal définissable puisque multi-fonctionnel : principalement un hall (d’aéroport, de cinéma, de salle de sport ou de funérarium), mais aussi rues ou intérieurs de maisons, vaste salon, vaste cuisine, cabaret de nuit, bar ou boîte de nuit, au sein duquel par l’intermédaire du son (omniprésent) et des lumières, opère un passage de lieux en lieux : intérieur, extérieurs, boîte de nuit, cabaret, funérarium, etc.

Occupant ce lieu polymorphe, ces familles, couples, hommes ou femmes esseulés, êtres mariés ou divorcés, gigolos ou prostituées, interprètes de scènes toujours quotidiennes (quotidien névrosé, toujours torpillé de l’intérieur) jouent des fragments d’existence. De ces scènes et récits de vies décousues et embryonnaires, Krzysztof Warlikowski, c’est la force de sa mise en scène, recompose une seule et même (très) longue phrase, « recollant » les morceaux éparpillés… Ce qui demande de la part du spectateur une attention énorme.

On peut parler d’ubiquitisme des mises en scène  de Krzysztof Warlikowski. Dans ce lieu polyvalent, les scènes fragmentées se chevauchent, se fondent les unes dans les autres, coexistent.

« On s’en va » comporte de nombreuses scènes de sexe mais de scène d’amour aucune. Comme chez Sarah Kane (« Phèdre(s) »), le sexe n’est jamais autrement que névrosé : le fils bègue se borne à toucher le sein de Nina pendant la séance de cinéma ; lorsque les hommes fréquentent la prostituée, celle-ci se larde la bouche et les cuisses de rouge-à-lèvre ; avec son sexe hors-norme, le gigolo croque-mort se vante de déchirer le sexe des femmes.

Au regard des spectacles précédents de Krzysztof Warlikowski :

https://blogjmpblog.wordpress.com/2017/05/17/phedres-mise-en-scene-krzysztof-warlikowski-2016/

https://blogjmpblog.wordpress.com/2017/05/18/les-francais-dapres-a-la-recherche-du-temps-perdu-de-marcel-proust-mise-en-scene-krzysztof-warlikowski/

ce qui change avec « On s’en va », c’est que les personnages sont absolument dépourvus de toute mythologie (à rebours de « Phèdre(s) »), de toute épopée littéraire (a contrario de « Les français » adaptation de « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust) mais surtout et plus gravement, de toute spiritualité. Au dessus des portes du funérarium, le visage d’un dieu domine dans une rosace solaire, mais l’on ignore son identité et à quel Dieu (le monde de Warlikowski est toujours un monde sans Dieu), à quel Moloch toutes les victimes qui se succèdent vont être sacrifiées, dévorées ou brûlées. Dépourvus de toute profondeur, exsangues de contenu, les personnages de « On s’en va » ne vivent et ne partagent que des banalités. Certains d’entre eux (comme la touriste américaine en lien permanent par sa webcam avec ses followers) se flattent même d’une vie truffée de futilité. On fait la pute, on fait le client, on fait du surf, on accouche et l’on meurt. Le macrocosme est nihiliste, j’enfoutiste et dénué de tout respect.

Cette existence pleine de mort est intensifiée par la musique omniprésente. Quand elle n’est pas soudainement violente (univers de boîte de nuit ou de cabaret) une petite ritournelle de jazz continue et lancinante (qui clôturera la pièce et sur laquelle la troupe réunie exécutera en chœur aligné un petit pas de danse) prend le relais.

Vides, ces êtres sont pris dans dans un carrousel de mort. Il faudrait inventorier les causes ou les circonstances de leur décès : décédé d’occlusion intestinale (le père ne « fait » pas), décédé en mangeant sa soupe (« Non pas dans la soupe, pas dans la soupe ! »), décédé d’une tumeur au cerveau (la fiancée américaine ne sera jamais revenue), décédée d’épuisement d’être là, etc.

La colonie des citadins se retrouve au funérarium pour les derniers hommages rendus à leurs semblables… Le rituel de la vie sans vie est toujours le même : la colonie se présente en silence dans la salle du funérarium, s’assied sur des chaises, le nom et les dates de naissance et de mort des défunts sont affichés, l’orateur émet un « éloge » funèbre des plus brefs (il n’a rien à dire), et comme dans les autres scènes quotidiennes (au bar, dans une maison, en boîte de nuit, au cabaret), des flibustiers transgressent la scène, sortent de la cérémonie pour de sombres raisons, manquent à tous leurs devoirs d’endeuillés. Dans ces situations de déliquescence collective, quelques personnages offusqués veulent maintenir une apparence de respect, un semblant de sociabilité, ils luttent pour remettre de l’ordre dans le chaos, mais les situations sont toujours perverties.

La pièce avançant, les décès se multiplient. Les veuves commencent à pulluler. Les cérémonies funèbres se rapprochant, les protagonistes deviennent rares…

Que jouent-elles ces peuplades de coquilles vides sur fond de musique de jazz lancinante dans ces scènes d’existence creuse ?

Chez Warlikowski, la vie étant sans issue (sinon autrement que par la mort), sans échappatoire, sans lumière, – réalistement – pessimiste et désespérée, elles vivent leur ersatz d’existence pleine de sexe et de névrose. Quand ils leur restent de l’énergie, entre deux rites d’enterrement (mais ils vont tous y passer, même leurs enfants, car bientôt ils portent des enfants dans leur bras, eux aussi y passeront, seront les suivants, les premiers décès datant de 1990, puis se rapprochant de notre temps pour le dépasser puisque le dernier décès est en 2023 ; comme le public, car les séances funéraires se rapprochant des rangs des spectateurs, eux aussi à la fin, intégrés dans la cérémonie mortuaire, seront emportés dans le mouvement général des incinérés) que jouent-ils ces personnages ?

Ils sont complètement effondrés et ils tentent de tenir debout. Avec l’énergie du désespoir, ils chantent, dansent, baisent, certaines pratiquent la gym tonic, d’autres font du surf ou jouent au bridge, d’autres relatent leurs voyages de touristes vacuistes. Pendant le laps de temps de leur vie, ils auront essayé de « sursauter », mais leurs réactions seront restées vaines.

Du pays sans portes d’Israël, ils veulent tous s’échapper (par le mariage, pas les études, par le voyage) mais ils demeurent. Et ils meurent. Au terme du spectacle, la star américaine (petite-fille d’Israéliens) entre dans le hall de l’aéroport pour reprendre l’avion. Mais comme la plupart ne peuvent pas quitter ce pays, ils pénètrent chacun à leur tour sur la piste de danse (la boîte de nuit, le peep show, les réseaux sociaux), et par fragments de vies, ils exécutent leurs petits pas de danse et, la vie étant une farce et la tragédie les rattrapant (leur dilemme étant « partir ou ne pas partir ? »), sur ce petit pas de danse, ils portent un dernier toast au ciel (en suçant une glace).

Comme « On s’en va », puisque « On s’en va », ils prennent la porte par où l’on ne revient pas,

Et s’en vont…

Texte : D’après « Sur les valises » de Hanokh Levin ; Traduction en polonais : Jacek Poniedziałek ; Adaptation: Krzysztof Warlikowski, Piotr Gruszczyński ; Mise en scène: Krzysztof Warlikowski ; Scénographie et costumes : Małgorzata Szczęśniak ; Musique: Paweł Mykietyn ; Lumière : Felice Ross ; Mouvement : Claude Bardouil ; Animations et vidéo : Kamil Polak ; Dramaturgie : Piotr Gruszczyński ; Collaboration à la dramaturgie : Adam Radecki ; Maquillages et perruques : Monika Kaleta

Avec :
Bartosz Bielenia, Agata Buzek, Magdalena Cielecka, Andrzej Chyra, Ewa Dałkowska, Bartosz Gelner, Maciej Gąsiu Gośniowski, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Jadwiga Jankowska-Cieślak, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Dorota Kolak, Rafał Maćkowiak, Zygmunt Malanowicz, Monika Niemczyk, Maja Ostaszewska, Jaśmina Polak, Piotr Polak, Jacek Poniedziałek, Magdalena Popławska, Maciej Stuh.

Production: Nowy Teatr

Coproduction: Théâtre National de Chaillot – La Comédie de Clermont-Ferrand – Théâtre de Liège – Hellenic Festival – Bonlieu, Scène nationale Annecy.

2 réflexions sur “« On s’en va » d’après Hanokh Levin, Krzysztof Warlikowski (2018)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s