« Orlando » de Virginia Woolf, mise en scène Katie Mitchell (2019)

Pour témoigner d’un roman aussi touffu et prolifère qu’ « Orlando » et retracer l’histoire du héros d’une éternelle jeunesse de Virginia Woolf qui traverse trois siècles différents, connait deux sexes distincts, baroudeur de mille territoires, passeur d’un pays (l’Angleterre victorienne) à l’autre (la Turquie et sa ville de Constantinople), passeur du sexe masculin au sexe féminin, connaisseur de l’androgynie, pratiquant de la Cour de la reine Elisabeth et des milieux les plus pauvres, des palais royaux aux salons des littérateurs, des manoirs victoriens aux lupanars, de la ville à la campagne, de la société à la retraite, Katie Mitchell invente un théâtre d’une extrême sophistication, dont on ne sait de quel genre il relève, ni dans quelle catégorie le ranger : théâtre ? cinéma ? théâtre cinématographique ?

Pour cette androgynie théâtralo-cinématographique, le plateau est un lieu de tournage. Dans cette succession de prises interprétées à vitesse grand V, tout ce qui est créé sur scène et hors scène (accumulation d’images, cartes postales, situations préétablies et pré-filmées) est imaginé dans le but de la réalisation d’un film monté et projeté en direct sur l’écran situé au-dessus du plateau. Dialoguée ou silencieuse, nulle scène de ce spectacle, de une heure cinquante, ne dure au-delà de quelques secondes, n’atteignant rarement, et n’excédant presque jamais, la minute.

Pour les comédiens et les techniciens (cameramans, perchistes, éclairagistes, habilleuses, maquilleuses), c’est la course. Une scène à peine jouée, ils se précipitent pour changer de lieux de tournage, de costumes (tous ces changements s’exécutant à vue sous l’écran), de rôles parfois, de partenaires souvent, de situations toujours, se mettant en place pour jouer la scène suivante.

En surplomb de ce fil décousu, méta-personnage invisible, la metteure en scène reconstitue sur l’écran, via son équipe technique, un scénario linéaire et complet.

Sur scène, cette méta-figure, auteure de la biographie d’Orlando, a une représentante (le montage la fait apparaître à plusieurs reprises à l’écran) en la personne de la narratrice logée dans sa cabine d’enregistrement située au niveau des cintres au-dessus du plateau.

Dans cette tornade filmique, dont la réalisation à soi seule constitue une performance, on suit Orlando en quête de son identité sexuelle tout autant qu’humaine. Dans ce monde roulant à 100 à l’heure où les hommes avec force jupes et perruques se griment en femmes, les femmes en hommes, où tous échangent des relations hétérosexuelles, homosexuelles, lesbiennes, transsexuelles : que devenir ? Comment freiner ? Que faire lorsque l’on est comme Orlando habité du désir de devenir écrivain ?

Captifs de cette machine infernale, où sous nos yeux esbaudis, les techniciens, régisseurs plateaux et accessoiristes peuvent préparer la table banquet pour la réalisation d’une image de quelques secondes seulement, les personnages partagent des mets, dans d’autres scènes, se couchent, déchirent des lettres, forniquent, vomissent, pleurent, se lavent les dents avec le doigt, se dévêtissent, se revêtissent, dissertent littérature, trinquent, se droguent, se masturbent, devisent de l’acte de création, reconstituent, là devant un mur garni de hublots un trajet en avion avec prise du plateau repas, à proximité de voisins endormis bouches grandes ouvertes, là une station sous tente dans le désert en compagnie de bédouins, là un défilé en robe à crinoline pour la visite à la bougie d’une exposition de tableaux tandis qu’en alternance d’autres scènes jouées en différé s’intercalent : là, trajet en voiture et traversée d’une ville sous la pluie en costume d’époque victorienne, là multiplication de scènes pré-filmées destinées à figurer le foisonnement de la vie ou bien le temps qui passe : toiles d’araignées, fleurs, orages, oiseaux, champs, vêlage d’une vache, ciels, reproductions d’organes féminins, transition d’un siècle le XVIIIà l’autre le XIXe, qui n’est pas sans rappeler le présent : effondrements de banquises, incendies géants de forêts, vues de la planète depuis l’espace…

Aucun homme n’a le beau rôle dans cette pièce, à telle enseigne que l’on peut parler de réquisitoire contre les hommes tous plus fats, plus grossiers, plus rogues les uns que les autres. Lorsqu’il rencontre sa femme, le futur mari d’Orlando, lui caresse la joue, la gifle aussitôt, lui écrase le visage d’une main, l’attire à ses lèvres et l’embrasse. Ici, le rire est bien celui du groin (Samuel Beckett).

« La fonction du poète est la plus haute qui soit », dit Orlando, porte-parole de Woolf, corollaire de Katie Mitchell. La quête la plus haute ? Ces inconcevables truchements technologiques poursuivent le même but. La satyre énorme, aux accents de parodie grinçante, faite « d’un assemblage de choses disparates », concourt bien à la « fantasmagorie » souhaitée par Virginia Woolf.

Par son théâtre filmé, la réalisatrice réussit bien l’impossible : recoudre les morceaux épars et rétablir la narration en une phrase une et indivisible…

In « Le Nouveau dictionnaire des œuvres » , Laffont-Bompiani (Synopsis) :

« Orlando » est une œuvre de fantaisie sur la métempsycose (le transvasement d’une âme dans un autre corps qu’elle va animer). L’étrange personnage d’Orlando, qui a été homme et femme et qui a vécu plus de trois siècles tout en restant jeune trentenaire, en accumulant un inépuisable trésor de pensées et de sensation, permet à l’auteure Virginia Woolf de donner une vivante représentation de la fluidité perpétuelle de la vie ; cette vie où les formes du « moi » se dissolvent continuellement et où la notion du temps se révèle fort variable et relative.

Vers la fin du XVIe siècle, dans un manoir en Angleterre, vit Orlando, un jeune homme de haut lignage. A une nature chevaleresque, il joint un profond amour de la poésie. Conquise par son charme, la Reine Elisabeth l’appelle à la Cour, le comble de charges et d’honneurs. Durant l’année du grand gel, le roi Jacques fait construire sur la glace de la Tamise une sorte de champ de foire. Orlando y rencontre Sasha, une princesse des plus fantasques, nièce de l’ambassadeur de Russie. Elle lui révèle l’amour et s’enfuit sans un mot. Désespéré Orlando s’en retourne dans son manoir où il passe quelques jours dans une sorte d’hébétude. Quand il se réveille, il est guéri de sa passion. Se sentant mordu par la passion littéraire, il se fait le serment de devenir le premier poète de son temps. Pour lui demander aide et conseil, il fait venir dans son manoir, le littérateur et critique Nicolas Greene ; mais ce dernier, féru de classicisme, ne comprend rien à ses aspirations et le décourage par ses railleries. C’est ainsi qu’à trente ans Orlando, déçu pas l’amour et par l’ambition, convaincu de la vanité de femmes et des poètes, cherche un réconfort dans la nature et consacre tout son temps à la restauration de son manoir. Repris toutefois par son démon poétique, il commence un poème « Le chêne », en un style très différent de celui de ses premiers vers. Cette vie de solitude et de contemplation est troublée par l’arrivée d’une riche duchesse roumaine, qui veut à tout prix lui imposer le mariage. Pour fuir ses persécutions, Orlando se fait envoyer comme ambassadeur à Constantinople où, peu de temps après, il tombe dans l’atonie le plus complète. Il se réveille mystérieusement transformé en femme. Sous sa nouvelle nature, Orlando se joint à une tribu de bohémiens et erre avec eux dans les montagnes de l’Anatolie ; la nature lui révèle son aspect d’éternité et la millénaire sagesse des bohémiens lui fait comprendre le futilité des traditions de sa famille. Puis, poussée par la nostalgie et par son besoin d’écrire, elle prend la mer et revient à Londres, qu’elle trouve énormément changée. Peu à peu, Orlando s’habitue à sa condition de femme. La mode est à la crinoline. Elle éprouve une aversion profonde pour l’esprit du XIXe siècle. Poussée par une nécessité d’ordre uniquement social à choisir un mari, elle épouse Marmaduke Bonthrop Shelmerdine, marin dont toute l’ambition se résume à vouloir tenter de franchir le cap Horn. Pendant son absence, Orlando reprend et achève son poème « Le chêne » et Nicolas Green, qu’elle a retrouvé à Londres, la décide à le publier. Le temps continue sa course. L’automobile, l’électricité apparaissent, la monstrueuse prospérité victorienne semble à bout de souffle. C’est l’année 1928 (date de la parution du livre). Orlando est une femme de son temps, elle a des enfants, elle conduit une auto, elle a reçu un prix littéraire ; mais elle poursuit toujours, et en vain, la révélation de l’instant présent dont la vibration perpétuelle s’anime de mille souvenirs bruissant autour d’images perpétuellement nouvelles.

« Orlando » de Virginia Woolf, Adaptation : Alice Birch ; Mise en scène Katie Mitchell
Avec : İlknur Bahadır, Philip Dechamps, Cathlen Gawlich, Carolin Haupt, Jenny König, Isabelle Redfern, Konrad Singer et Nadja Krüger, Sebastian Pircher (caméras), Stefan Kessissoglou (perchman)

Collaboration artistique Lily McLeish ; Scénographie Alex Eales ; Costumes Sussie Juhlin-Wahlen ; Conception visuelle Grant Gee ; Vidéo Ingi Bekk ; Collaboration à la vidéo Ellie Thompson ; Musique et son Melanie Wilson ; Lumière Anthony Doran ; Dramaturgie Nils Haarmann

Production Schaubühne Berlin
Coproduction Odéon-Théâtre de l’Europe, Teatros del Canal – Madrid, Göteborgs Stadsteater / Backa Teater, Teatro São Luiz – Lisbonne
En collaboration avec le réseau européen Prospero ; avec le soutien du Cercle Giorgio Strehler

Une réflexion sur “« Orlando » de Virginia Woolf, mise en scène Katie Mitchell (2019)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s