Rétrospective Kira Mouratova

Il a existé un cinéma fou, libre, artistique.

1983 : « Parmi les pierres grises » de Kira Mouratova

Pierres grises p

Un homme tombe en dépression. Il pleure dans son mouchoir blanc. Il chute moralement. Comme dans son costume austère, il s’enferme dans sa souffrance et dans son malheur. Il vient de perdre sa femme, elle est enterrée à proximité. Sa grande tombe fleurie trône au milieu du jardin. L’homme perd le goût à la vie.

Les premières images du film sont magnifiques. Deux grandes mains blanches cachent son visage. Kira Mouratova utilise les mêmes procédés qu’à l’accoutumée : la même image en plan fixe revient en boucle. Pour l’homme, c’est l’effondrement, la stupéfaction. Il ne parvient pas à s’intéresser à son fils qui veut continuer à vivre et qu’on s’intéresse à lui. Dans son habit de juge sévère, le père ne le regarde pas. Il ne pense qu’à sa défunte femme et à son mal-vivre.

Parce que dans ce cimetière champêtre, empli de tombes, d’arbres et de verdures,  son père le délaisse et ne le regarde pas lorsqu’il grimpe à un arbre (un chêne magnifique) et puisque son père est « vivant-mort », le petit garçon se tourne vers les « morts-vivants », une communauté d’hommes, de femmes, d’enfants vêtus de  haillons du « Moyen-âge ». Ils habitent dans le parc funèbre, le cimetière et les souterrains de l’église. « Ils sont les pierres grises qui aspirent à la vie ».

Au sein de cette communauté qui se livre avec sérieux à des activités sans rime ni raison, qui s’échange des paroles insensées, on reconnaît parfois quelques considérations sur le bien et le mal. Tous craignent ou ont eu affaire au juge, le père du petit garçon : « Ton père n’est pas mauvais, lui disent les morts-vivants, il est juge. » La maison du Juge et de sa défunte épouse est également très agitée, elle est même dans un constant chambardement. Servantes et valets procèdent aux déménagements (le mari ne veut plus rien voir) du mobilier de sa défunte femme (la maison est particulièrement encombrée), et parce que la sœur de l’homme hyperactive fait également beaucoup de bruit.

Délaissé par son père vivant-mort qui le juge (c’est le métier du père) « Mauvais et impénitent » (comme le garçon aime à le répéter), le petit garçon rejoint le peuple des morts-vivants, une communauté de gueux, nus-pieds, habillés en guenilles dans les catacombes.  Là, il reçoit l’attention et l’amour qu’il est en droit d’attendre. Il joue avec le fils aîné et avec sa petite sœur Maroussia.

Chez les morts-vivants, les enfants sont les piliers et le réconfort de leur père, tandis que chez les vivants-morts, le petit garçon est le poids de son père qui n’aspire qu’à vivre seul.

Lorsque le père vivant-mort rencontre son homologue mort-vivant, leurs échanges font réaliser au premier : « qu’il a décomposé tout le monde avec sa douleur. »

De retour à la vie, il présente ses excuses à son fils, lui caresse les cheveux et l’embrasse.

Un conte riche pour un film prolifique.

1989 : « Le syndrome asthénique » de Kira Mouratova

Le_Syndrome_asthenique

Il a existé un cinéma fou, libre, artistique.

La première partie du film en noir et blanc est projetée dans la seconde moitié du film en couleur dans une salle de cinéma sous l’ère de Gorbatchev.

Dans la première partie, la vie perd tout sens pour une femme médecin en deuil de son mari. Elle crie, pleure, en veut à la terre entière, à ses amis, à son directeur, à ses collègues, à ses patients, à elle-même et n’arrive pas à trouver l’apaisement. Dans la seconde partie, un homme, en lutte permanente contre le sommeil (l’asthénie), ne réussit pas à se consacrer à son travail d’écrivain dans une société qui a perdu tout sens.

Sortant de la salle, le public s’est beaucoup ennuyé à la projection du film. Au fond, deux rangées de militaires précédant le personnage principal endormi dans les travées du cinéma suggère l’état sécuritaire et la censure dont est victime la réalisatrice.

Dans le monde complètement fou de Kira Mouratova, les scènes les plus délirantes et les plus fantasmagoriques s’enchaînent. Aujourd’hui, on ne retrouve plus guère (peut-être ?) que les films d’Alejandro Jodorowsky pour proposer de tels souffles de liberté, à la différence près que les films de Jodorowsky peignent une œuvre intimiste (on peut parler du journal intime cinématographique d’Alejandro Jodorowsky) tandis que ceux de Kira Mouratova, retraçant l’effondrement de la Russie du temps de Gorbatchev, brosse de la société un tableau beaucoup plus général.

Dans la mégapole de Russie devenue folle, l’art n’intéresse plus personne. Le public se presse vers la sortie de la salle de cinéma. Il s’est ennuyé à la projection de la première partie du film. Son actrice principale qui devait participer à un débat avec les spectateurs quitte la salle humiliée sans n’avoir rien recueilli d’autre qu’une désapprobation générale. Pour s’intéresser à l’art, il ne reste plus qu’un groupuscule décadent qui se livre avec des modèles nus à des séances de photos kitsch. L’éducation également n’intéresse plus personne. Aspirant écrivain enseignant l’anglais dans un établissement scolaire, le personnage principal de la seconde moitié du film ne parvient à trouver ni le lieu ni le moment pour écrire. Ultra-dissipés, ses élèves expriment ouvertement leur désintérêt à l’égard de son enseignement sur l’éducation. Lorsqu’une bagarre se déclare entre un de ses élèves les plus récalcitrants et lui, la classe s’esclaffe de rire. Femme très forte et outrageusement maquillée, la conseillère principale d’éducation persécute le professeur. Un conseil d’établissement surréaliste montre à quel point, excepté le proviseur militant en faveur d’une éducation renouvelée et idéaliste, le corps enseignant a perdu toute motivation et est devenu dégénéré. La solidarité la plus élémentaire a disparu de la société. Des foules d’usagers pressées dans le métro passent sans s’arrêter devant un homme, le professeur, qui s’est brusquement endormi (presque évanoui, peut-être blessé ou mort ?) au milieu d’un couloir. Dans ce pays paupérisé, les habitants se font expulser de leur appartement sans plus d’explications par une miliceA contrario du personnage principal qui lutte contre la léthargie, l’hystérie est l’état le plus répandu parmi tous les personnages. La famine régnant, des foules hystériques (justement) se pressent devant un étal de poissons quasiment avariés. Dans un terrain vague, deux filles persécutent un homme déficient mental. Venu à son secours, un homme chasse les deux femmes. Dans une énième bagarre du film, un projectile traverse la vitre d’un appartement au rez-de-chaussée. De l’autre côté de la fenêtre brisée, une pauvre mère et ses enfants. Sur sa chaise haute, un enfant agite la main en direction de la fenêtre pour faire coucou… Dans ce monde livré à la folie, au point de nous conduire dans un asile où le personnage principal s’est réfugié, quatre citadines émoustillées se présentent, à l’apogée du film, à l’entrée d’un établissement d’équarrissage. Leurs rires s’interrompent et cèdent la place à des larmes et à des regards horrifiés lorsque les portes du chenil s’ouvrent devant elles. De longs plans fixes s’attardent sur des attroupements de chiens en cage, fantômes d’eux-mêmes, échines pliées, regards vidés, oreilles et têtes baissées, aux dernières limites de la souffrance (psychique et physique), promis à la mort…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s