« Martin Eden » de Pietro Marcello (2019)

On ne voit que lui Luca Marinelli (Jessica Cressy est très bien, ce n’est pas le problème). Il arrive avec sa carrure de bûcheron, homme taillé dans la pierre, comme une force de la nature, le visage carré (et à la fois gracieux) découpé à la serpe, les grosses mains de forgeron, une cicatrice à la joue (stigmate d’anciennes bagarres, la vie étant rude) et une autre au cou, dans la maison des hauts bourgeois, non comme un éléphant dans un magasin de porcelaines, mais avec des attitudes de rustaud, n’ayant pas appris les bonnes manières, se tenant à table comme à la taverne, se penchant un peu trop en avant sur la table, mangeant un peu trop goulûment, ne sachant pas qu’il faut se tenir droit, qu’il ne faut pas saucer son assiette avec le pain…

Lui qui deviendra plus tard si sûr de lui, au départ l’impressionné, l’intimidé, qui se sent si inférieur en tout par rapport à la famille de grands bourgeois qui l’accueille, qui par amour pour la fille de cette bonne famille Elena décidera d’apprendre à lire, qui se passionnera pour la littérature, qui sera soudain habité par sa vocation et le désir de devenir… écrivain, lui qui pour survivre tout en écrivant exécutera des travaux de force (à la forge ou à la ferme), lui qui égalera bientôt cette famille bourgeoise et sa fille, qui les rattrapera, qui sera longtemps (toujours) incompris par cette fille qu’il aime et par sa famille, elle qui ne croira pas en sa pratique de l’écriture et dans son dessein de devenir écrivain, lui qui est habité par cette vocation, comme hanté, lui qui sera pris en tenaille – contradiction dont il ne sortira pas – entre deux conceptions politiques et sociales, quoique pauvre parmi les pauvres, indigents qu’il ne cessera pas de fréquenter, comme sa sœur et son beau-frère ou bien sa logeuse, lui l’issu des classes inférieures, lui qui pour avoir étudié Spencer, ne pourra pas s’identifier ni au socialisme qui veut libérer les classes laborieuses par la révolution de masse et l’uniformisation sociale… en niant les individus (donc aussi les êtres singuliers catalogués d’individualistes désireux de devenir artistes), ni au libéralisme qui prône le libre-échange et exploite les masses au profit de quelques individus…, lui qui dépassera cette famille, qui l’avait accueilli au départ, qu’il idéalisait et où il croyait pouvoir trouver le bonheur entre les bras d’Elena, lui qui après avoir essuyé tant d’échecs finira par être publié (par cette classe possédante) et qui accédera à la vaine notoriété, ce qui le rendra désespéré et le conduira au bord de la folie…

C’était un pari difficile à relever que de réaliser un film à partir du roman de Jack London. Projetant le film dans les années 20 en Italie, jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, en le composant d’images, presque carrées, patinées, ce qui crée une poésie, une beauté et un éloignement, donc une crédibilité, comme une remontée dans le temps, plastronnant son film de nombreuses images d’archives (vraies ou fausses) en noir et blanc ou sépia, comme autant de souvenirs ou d’images traduisant la sensation des personnages, contribuant à l’augmentation de la mélancolie, le pari est réussi.

https://www.youtube.com/watch?v=WILls_qu7Xc

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