« Bajazet, En considérant le Théâtre et la peste », Racine, Artaud, Frank Castorf (2019)

Frank Castorf met Racine à la règle d’Artaud et pousse l’amour, déjà bien entamé chez Racine, jusqu’à l’outrance.

Quelques grands principes fondateurs du théâtre de Castorf sont réactivés : la multiplicité des lieux : l’extérieur par où certains personnages arrivent en courant ; la tente rococo (bleu-roi lumineux) de la sultane garnie de lit, oreillers, fond éblouissant, matériel à chicha ; une cuisine équipée (comme au cabaret de Babylone : l’immense devanture représentant la caricature géante du visage aux yeux ardents du Sultan : le personnage absent de Bajazet) et sa grande enseigne annonçant son ouverture 24 h sur 24 : « Babylon 0-24 » , l’emploi de la vidéo (filmage en direct) pour l’accès du public à ces lieux hors-scène ; et les scènes non sonorisées à l’avant-scène, éclairées, comme au temps de Racine, avec des luminaires à la rampe.

Antonin Artaud (l’homme de théâtre, le malade psychiatrique, l’amoureux tyrannique) est à la fois le cadre et le fil (fol) conducteur de la mise en scène.

Pour l’épargne de cette grande douleur, dans « Bajazet, en considérant le Théâtre et la peste », il eût peut-être mieux valu à l’amour hystérique se mettre à l’exemple d’Artaud, non en quête du masculin, ni du féminin, mais du neutre, de l’absence de genre et partant de toute relation sexuelle.

Puisque le neutre n’existe pas, il faut bien se conformer aux relations amoureuses. Comme chez Racine, le sentiment est l’objet d’un chantage et la contrepartie d’un pouvoir.

Les ingrédients de l’outrance sont mis en jeu par le biais de trois ou quatre grands principes directeurs.

Parce qu’au départ les costumes d’obédiences orientales (djellabas aux motifs militaires pour le Vizir, burqa pour Bajazet, tenue érotique orientale pour Roxanna, tenue de sultan pour Osmin) évoluent vers des tenues en cuir ou tissus fluo à paillettes aux couleurs criardes (rouge vif, vert fluo, etc.),  l’amour aboutit en un lieu de cabaret de fin de l’Histoire.

Puisque nous sommes invités à entrer dans la chambre et dans l’arrière-cuisine de la fable (lieux de prédilections de tout couple), on accroche dans la cuisine un temps mutée en salle de torture des électrodes aux tétons de Bajazet et lorsque celui-ci est châtié, il est électrocuté.

Puisque au départ hystérique chez Racine (au point de rendre de nombreux vers et de nombreuses situations de la pièce malheureusement mal audibles), l’amour devient tyrannique chez Artaud (ce que le spectacle formule au final) : enfermé comme un lion en cage, ayant déjà produit : « Pour en finir avec le jugement de Dieu », Artaud dispense les lettres de supplique à sa compagne : l’amour le faisant trop souffrir, il n’attend pas à ses côtés une partenaire libre, égale, autonome, mais une présence, à sa disposition, aimante, et surtout étrangère aux choses du sexe. Comme la guerre des sexes tire à sa fin, Roxanne ne lui répond plus en criaillant, vociférant, hurlant, mettant son corps à nu, bondissant, tressautant, mais ne bougeant plus, revolver au poing, ayant déjà abattu les amants jalousés (Bajazet et Atalide), s’apprêtant à les tuer encore, demeurant de profil par rapport à la salle, face à  la caméra, seuls les éclairages de la caméra se modifiant, passant d’un échéancier de couleurs à un autre, tandis qu’Artaud tourne en rond dans sa cage, il ne lui reste plus qu’à prononcer doucement, enfin audibles, les vers de remontrances de Racine…

Mise en scène et adaptation: Frank Castorf ; Textes: Jean Racine (Bajazet), Antonin Artaud (Le Théâtre et la peste) ; Scénographie : Aleksandar Denic ; Costumes: Adriana Braga Peretzki ; Vidéo: Andreas Deinert ; Musique: William Minke ; Lumière: Lothar Baumgarte ; Assistanat à la mise en scène: Hanna Lasserre Camille Logoz (stage) Camille Roduit (stage) ; Assistanat à la scénographie:  Maude Bovey (stage) ; Assistanat aux costumes:  Sabrina Bosshard

Avec : Jeanne Balibar (Roxane) Jean-Damien Barbin (Bajazet) Adama Diop (Osmin) Mounir Margoum (Acomat) Claire Sermonne (Atalide) Andreas Deinert (caméra)

Production: Théâtre Vidy-Lausanne MC93 – Maison de la Culture de Seine St-Denis

Coproduction: Festival d’Automne à Paris – ExtraPôle Région SUD* et le Grand Théâtre de Provence avec le soutien de la Friche Belle de Mai – Théâtre National de Strasbourg – Maillon, Théâtre de Strasbourg, scène européenne – TANDEM Scène nationale, Douai – Bonlieu, Scène nationale Annecy -TNA / Teatro Nacional Argentino, Teatro Cervantes – Emilia Romagna Teatro Fondazione

* Plateforme de production soutenue par la Région SUD Provence-Alpes-Côte d’Azur rassemblant le Festival d’Avignon, le Festival de Marseille, le Théâtre National de Nice, le Théâtre National de la Criée, Les Théâtres, Anthéa, La Scène Nationale Liberté-Châteauvallon et la Friche la Belle de Mai

Ce spectacle est soutenu par le projet PEPS dans le cadre du programme Européen de coopération transfrontalière Interreg France-Suisse 2014-2020

Le Cercle des mécènes soutient le Théâtre Vidy-Lausanne pour ce spectacle.

© Mathida Olmi

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