« Orestes in Mosul » d’après Eschyle, mise en scène de Milo Rau (2019)

Les mises en scène de Milo Rau savent immédiatement imposer le silence (c’est ici un des grands principes de son travail). La salle est bondée, un acteur s’approche, le dispositif est archi-simple, on ne peut pas faire plus simple, on ne peut pas faire moins sophistiqué, un acteur s’approche face à la salle, au centre du plateau, à la façon du coryphée du théâtre antique, il est dans un jet de lumière, il s’adresse au public dans la plus grande simplicité, il est sonorisé (ce qui lui permet de s’imposer sans en imposer), il s’adresse à la salle, il raconte une histoire anodine, sur un ton badin, c’est un homme âgé, on ne se méfie pas de lui, il est aimable, sociable, il raconte ses débuts au théâtre, lorsqu’il jouait du théâtre antique et qu’il interprétait peut-être justement le rôle du gardien coryphée dans l’Orestie d’Eschyle,  le public sourit et même rit un peu à l’une de ses boutades et tout d’un coup, c’est terminé ; le silence s’impose.

Pour préparer son rôle, le comédien (en avait-il besoin ?) a visionné des scènes de dizaines d’exécutions. Il raconte. Aussitôt, l’humeur bon-enfant est éteinte, le metteur en scène (et son interprète) prennent le public à la gorge ; aussitôt la salle est tendue, crispée, l’on n’entend plus une mouche voler, l’interprète n’a pas haussé la voix, il raconte toujours d’une voix égale, avec sa voix doucereuse, mais le contenu a changé. Comme toujours chez Milo Rau, l’on ne sait pas si c’est vrai ou si c’est faux. L’interprète a-t-il réellement visionné toutes ces images d’exécutions diffusées par Daesh ? A-t-il réellement regardé ces hommes agenouillés se faire exécuter d’une balle de revolver dans la tête ? Comme d’habitude chez Milo Rau, ce metteur en scène qui fait du vrai avec du faux ou du faux avec du vrai, autrement dit bien souvent de la fiction avec du réel, on ne sait pas. Et cette incertitude, ou du moins on le pressent dans le public, cette possibilité que l’interprète ait effectivement regardé ces images, qu’il ait effectivement été voyeur de ces horreurs pour jouer son rôle, qu’il ait effectivement éprouvé ce besoin, sans savoir ce qu’il cherchait, de regarder ces hommes anonymes se faire tirer une balle dans la tête, l’auscultation de ses images, le soin du détail dans le récit, notamment celui de cet homme qui fait un geste de la tête dans l’espoir d’échapper à la balle meurtrière, jette un froid, provoque une grande crispation et impose immédiatement le silence dans la salle.

Milo Rau n’a pas utilisé d’autres truchements extraordinaires, il n’a pas fait d’autres prouesses, ni commis d’autres exploits, il s’est contenté de témoigner, et de renvoyer dans la salle ce récit voyeuriste du comédien, celui-là même qui jouera Agamemnon à présent et qui va devoir exécuter dans la fiction sa fille Iphigénie.

Comme toujours chez Milo Rau, l’intrication entre la pièce jouée représentée au présent dans la salle face au public, à savoir en l’occurrence l’« Orestie » d’Eschyle, autrement dit le cercle de la vengeance entre Agamemnon, Clytemnestre, Egisthe, Oreste, Pylade, le gardien, la servante, etc. ; la même pièce préparée et filmée (diffusée sur un écran au dessus de la scène) par d’autres comédiens irakiens  à Mossoul, ville d’Irak, berceau de l’humanité, complètement détruite (où 3 millions de personnes vivent encore !),  transposition d’une Troie d’aujourd’hui, avec l’appui des comédiens danois et deux comédiens irakiens – dont une femme, en scène ; et la biographie des comédiens – est démarrée.

Les trois plans de la pièce, le lieu en scène (pour « l’Orestie » d’Eschyle), le hors-champ à Mossoul sur la vidéo (en vue de réaliser la même pièce dans une ville tout juste libérée de l’État islamique), la biographie des interprètes ne laissent plus de s’intriquer pour parfois se confondre.

Dans ces scènes jouées en double : sur le plateau devant nous et sur la vidéo dans une « réalité » reconstituée à Mossoul, les mêmes questions provoquent chez le metteur en scène et chez les interprètes de multiples légitimes états d’âme (qui feront surgir des larmes à la comédienne irakienne voilée devant jouer Iphigénie à Mossoul). Sachant qu’un étranglement réel dure un temps interminable, comment représenter l’étranglement d’une femme, le sacrifice d’Iphigénie, en écho à la strangulation de multiples autres vraies femmes en Irak ? Comment réaliser par la fiction de multiples scènes de violence dans un endroit où plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été réellement exécutées ? Ces scènes de massacres en masse, d’attentats en Irak peuvent-ils toucher les interprètes occidentaux qui les jouent et par surcroît les spectateurs européens qui les regardent ?

Et c’était le but de la représentation, la même question posée à Athènes, cité d’Oreste, et à Mossoul, cité des Irakiens, est posée aux personnages et à leur interprètes : au bout de la chaîne de la vengeance, les interprètes de « l’Orestie » et tous ses protagonistes peuvent-ils pardonner à Oreste pour avoir tué Clytemnestre et Egisthe par vengeance de la mort d’Agamemnon ou doivent-ils l’exécuter ? Poursuivant le cercle de la vengeance, les irakiens de Mossoul de leur côté doivent-ils exécuter les rescapés de Daesh prisonniers pour les forfaits qu’ils ont commis à grande échelle (massacre, viols, séquestration et prise d’otages des femmes, exécution par balles, du haut des immeubles jet dans le vide des homosexuels, interdiction de faire de la musique, de pratiquer de l’art, du théâtre, de faire de la photographie, sous peine de mort, etc.) ou doivent-ils leur pardonner ?

Sur la vidéo, les interprètes irakiens à Mossoul s’abstiennent de répondre lorsqu’on leur pose la question.

Texte : D’après Eschyle ; Mise en scène :  Milo Rau ; Dramaturgie :  Stefan Bläske ; Film :  Daniel Demoustier, Moritz von Dungern ; Assistante à la mise en scène : Katelijne Laevens ; Assistante dramaturgie : Eline Banken ; Lumière : Dennis Diels ; Décor :  Ruimtevaarders ; Costumes :  An De Mol ; Production :  Noemi Suarez Sanchez, Oliver Houttekiet

Avec : Duraid Abbas Ghaieb, Susana AbdulMajid, Elsie de Brauw, Risto Kübar, Johan Leysen, Bert Luppes, Marijke Pinoy

Production : NTGent – Schauspielhaus Bochum ; Coproduction: Tandem Arras-Douai ; Avec le soutien de :  Romaeuropa Festival

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