« Les irremplaçables » Cynthia Fleury (2015)

Être irremplaçable (autrement dit être unique) ce n’est pas refuser d’être remplacé, c’est simplement avoir conscience de son caractère irremplaçable. Une telle connaissance n’autorise pas à imposer sa toute puissance à autrui, en lui intimant la directive de ne pas nous remplacer. Devenir irremplaçable (puisqu’il s’agit d’un devenir), c’est former une singularité qui n’est pas sous tutelle. Ressentir la singularité de son être, c’est faire l’expérience de l’irremplaçable chez l’autre et dans le monde. Le meurtre d’âme est l’effort délibéré pour priver l’individu de toute potentialité d’individuation. La question de l’individuation est indissociable de celle de la sortie de minorité (du statut de mineur). La minorité, c’est l’oubli de soi ou bien encore la servitude volontaire (au sens de La Boétie). La minorité est encore l’incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui. Pour échapper à la domination, on peut s’épauler de la littérature. Le langage est une naissance au monde. Toute tentative de désindividuation prend appui sur la déverbalisation. Qu’est-ce que la révolution sinon l’exigence de la sortie de l’état de minorité ? L’individu en tant qu’irremplaçable contient par définition une part d’indisciplinable. Construire le processus d’individuation, c’est prendre conscience de la signification de l’indisciplinable, capable de mettre à nu le mensonge de la fondation du pouvoir. Cet indisciplinable est la trace de l’irréductible soi. Le régime de terreur constitue les individus en les destituant de leur principe propre d’individuation. Il organise la désolation des individus, non leur solitude. « Dans la solitude, je ne suis jamais seule », écrit Hannah Arendt. Une pensée solitaire est une pensée dialogique, en communauté avec le monde. Le pouvoir de terreur vise à détruire le sentiment d’irremplaçabilité des individus (leur singularité primordiale). Le processus d’individuation (devenir irremplaçable) n’est pas un acte d’individualisme ou de repli sur soi. A la différence de l’individuation, l’individualisme enclenche la décadence et fait naître à l’intérieur de la démocratie des forces anti-démocratiques.  Au contraire, l’individuation se définit par l’inscription de l’individu dans un processus relationnel avec l’autre. L’irremplaçabilité se définit comme une responsabilité construite en compagnie de l’autre. C’est le contraire d’une toute-puissance. Faire preuve d’une individuation qualitative signifie être capable de participer à l’individuation d’autrui…

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