« Sœurs » de Pascal Rambert, mesc Elidan Arzoni (2020)

Ce théâtre revient à la source, aux Atrides, à l’élémentaire, aux conflits rudimentaires, au noyau, au combat entre les frères ennemis (ici « Sœurs »), aux « Sept contre Thèbes »  (ici, elles ne sont que deux), mais il s’agit du même théâtre…

Du théâtre des origines.

Ce théâtre réinstaure le conflit dual-duel primordial, le vis-à-vis, le face-à-face, le un contre un, appelé à se modifier au fur et à mesure de la représentation.

Simple rectangle de moquette grise, la scène est le lieu du rituel, du combat : tatami théâtral.

Héritier en conscience de Copeau, de Jouvet, de Vilar, ce metteur en scène pratique un théâtre sans fioriture ni esbroufe. « Pourquoi ferais-je des effets ? Je n’en ressens pas le besoin. Les autres le font. »

Surface monacale, grise, austère, la scène est lieu d’expérimentation, de recherche, laboratoire, pour pratique rigoriste sans merci de l’acteur, un travail sur soi et en soi, un promontoire du monde, sur le monde.

Seule fantaisie de ce théâtre : un jeu de chaises pliantes grises.

La scène est une zone de combat.

Un temps, jumelles, les deux lutteuses sont habillées (presque) pareilles : pantalons noirs, chaussures noires et débardeurs noirs.

L’affaire est entre elles.

Avant d’être sœurs, elles sont antagonistes.

Elles sont comédiennes, mais par moments, pendant leurs efforts hors des gonds, au-delà des limites du raisonnable, elles sont athlètes

Imaginé par le metteur en scène et le scénographe, un jeu de chaises sur un rectangle de moquette figurant le lieu de travail de la sœur aînée préparant une conférence, le dispositif est amené à se construire et à se déconstruire au fur et à mesure des coups de semonce des deux sœurs en furie.

Les raisons de leur querelle sont subalternes. Que l’une soit l’aînée et que l’autre soit la cadette, que l’une travaille au service des pauvres (dans l’humanitaire) et veuille sauver le monde pour des clopinettes et que l’autre gagne bien sa vie (en écrivant des articles), que l’une soit l’éventuelle préférée de leur mère tandis que l’autre estime ne pas avoir été désirée, que l’une ait été au chevet de leur mère mourante tandis que l’autre était absente parce que l’aînée ne l’aurait pas prévenue, qu’importe : leurs motifs sont indifférents.

Au fil d’un texte qui ne varie pas, qui n’est qu’une suite de reproches, entrecoupés de moments plus calmes ou émouvants (comme celui de la danse, parenthèse où les deux fauves s’adonnent à des marques d’amour, s’enlacent, mettant également à profit ce laps de temps pour se reposer avant de mieux repartir au combat).

Au fil d’un texte qui aurait pu être long et ennuyeux, lors de passages interminables ou de détails, où l’on était en droit de demander : « Mais comment les deux interprètes vont-elles faire pour faire passer ça ? » et à l’écoute duquel pourtant on ne s’ennuie pas une seconde.

Ce qui prime dans ce théâtre, c’est : comment faire accéder les actrices à l’état de la violence pure, au-delà des cris et des larmes ?

Deuxièmement, plus important, comment faire accéder les deux comédiennes à la liberté ? Comment les faire accéder à la pleine maîtrise, à la pleine puissance de leurs moyens ? Au stade d’extrême écoute de ce qui se déroule entre elles et en elles, comment les faire parvenir au point où elles peuvent « tout » faire ? Également libres d’agir par paliers, par degrés, sans dévoiler l’instant d’après, l’étape d’après, tenant les rênes de leur monture de jeu (ce qui accentue le plaisir du spectateur), dans le sens de l’explosion (explosions successives du décor) ou dans celui de la reconstruction de soi, du couple sororal (« oui, le mot existe ») ou de l’aire de jeu.

Pour Arblinda Dauti et Nastassja Tanner, les deux interprètes-athlètes, le pari est risqué. Il se pose en ces termes : comment se désincarcérer ? Comment jouer sans plus aucun filtre ? Comment devenir transparentes sur la pensée ?

Allez les voir.

Elles jouent au Théâtre du Galpon de Genève jusqu’au 1er mars 2020.

Leur travail est remarquable et le théâtre qu’elles font, exemplaire.

« Sœurs » de Pascal Rambert, Mise en scène et costumes : Elidan Arzoni, Jeu : Arblinda Dauti et Nastassja Tanner ; Scénographie et lumières : Yann Becker ; Maquillages et coiffures : Johannita Mutter ; Administration : Eva Kiraly ;

Production : Compagnie Métamorphoses ; Soutiens : Ville de Genève, Loterie Romande. Le Galpon est au bénéfice d’une convention de subventionnement avec la Ville de Genève.

www.galpon.ch / T. :+41 (0)22 321 21 76
Théâtre du Galpon – 2, route des Péniches – Genève.

©Elisa Murcia Artengo

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