« Jeanne » Bruno Dumont (2019)

L’histoire narrée d’un point de vue « schématique » (l’utilisation des quelques uniques événements nécessaires), la réduction de l’espace à quelques trois ou quatre lieux très forts, minutieusement choisis et utiles à la narration : les dunes de la mer du Nord – pays d’origine du réalisateur – pour la scène de la prédestination de Jeanne, les scènes de guerre, le siège de Paris ; au centre du film : l’incroyable cadre de la cathédrale d’Amiens (avec ces vues magnifiques en plongée sur son carrelage en forme de damier et à l’intérieur de sa nef) pour la scène inénarrable du jugement de Jeanne ; le retour aux dunes, comme principe anachronique l’arrière-plan des blockhaus du mur de l’atlantique édifiés par l’armée allemande et laissés comme des fantômes et des stigmates de la guerre sur les plages françaises, pour les scènes de torture, d’emprisonnement et du bûcher de Jeanne ; le choix d’une distribution décalée : de « simples » gens du peuple, des petites gens, des plébéiens, des non-comédiens, des gueules, pour jouer des archevêques, des archidiacres, des juges, des généraux, de simples soldats, des greffiers, des accesseurs de tribunaux qui de par leur décalage, leur étrangeté, leur distance, suffisent à les rendre historiquement crédibles ; le faste, le luxe, le « réalisme » des costumes  aux couleurs chatoyantes (des mauves, des roses, de grands chapeaux, mais aussi des armures) pour planter les personnages et leur conférer l’autorité d’un seigneur, d’un juge, d’un prêtre, ou d’un soldat ; une langue littéraire, ancienne, élevée, faisant usage à profusion de l’imparfait du subjonctif à l’oral (« Jeanne d’Arc » de Charles Péguy) pour donner prestance à ces personnages ; le don du casting : une jeune fille de 12 ans, androgyne, encore une enfant pour jouer le rôle de Jeanne (la densité de son enfantine présence, la force de son regard, le ton déterminé, idéaliste, sans compromission), un homme incroyablement et naturellement burlesque au milieu d’une cour absolument pittoresque pour jouer un accesseur du jugement, le choix de Fabrice Lucchini pour interpréter brièvement mais si burlesquement le roi de France ; la force des maquillages (les pieds et les mains sales, les blessures aux visages pour figuration à eux seuls des stigmates des combats) ; les chansons de Christophe en bande son ou dans la bouche des personnages (la présence du chanteur lui-même en tenue de moine) comme principe de décalage ou d’évasion spirituelle, mystique, émouvante, de la narration (« Dès que Jeanne parle à Dieu, c’est Christophe qu’on entend ») sont les principes cinématographiques majeurs repris par Bruno Dumont (« La vie de Jésus » 1997 ; « L’humanité » 1999 ; « TwentyNine Palms », 2003 ; « Flandres », 2006 ; « Hadewijch » 2009 ; « Hors Satan » 2011 ; « Camille Claudel, 1915 » 2013 ; « P’tit Quinquin » 2014 ; « Ma Loute » 2016) dans ce nouveau chef-d’œuvre du cinéma : « Jeanne » (2019).

https://www.youtube.com/watch?v=SZtIFl0fDwI

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