« Après Coups, projet Un-femme » dyptique, mise en scène Séverine Chavrier (2018)

S’agissant du premier et du second volet du dyptique, « Après Coups, projet Un-femme » de Séverine Chavrier, ne cherchez pas de discours cohérents (« Je ne sais pas ce qu’il faut raconter » dit une des jeunes femmes dans la seconde moitié du spectacle).

Ne cherchez pas de propos suivis, logiques, développés. Ne cherchez pas de narration ficelée. Il n’y a plus de discours possible, plus de récit. Il ne peut plus y avoir d’histoire. La scène ne peut plus être qu’un champ de bataille où la femme est à la fois proie et victime (la femme comme champ de bataille), la scène ne peut plus être qu’un champ de ruines jonché de piles de pneus. Les critères classiques du récit sont devenus impossibles. « Sans pouvoir parler, sans langue », entend-on dire dans le spectacle, on ne peut plus donner que des bribes. La scène ne peut être qu’un lieu d’expression de fragments dépourvus de toutes explications. Les corps eux-mêmes sont écartelés. Les corps féminins de tous pays (indonésiennes, chinoises, russes, suédoises, danoises, arabes), sont « contorsionnés », mécanisés, enrégimentés, automatisés, maltraités, violentés. De proies et de victimes, les femmes deviennent lutteuses, boxeuses (« Il faut boxer la situation » entend-on dire ailleurs dans la bouche de Dieudonné Niangouna). Les gestes de ces interprètes, mi-athlètes, mi- performeuses, mi-acrobates, mi-sportives, mi-lutteuses, mi-boxeuses, mi-clowns, mi-créatures de foire, ne peuvent être qu’incohérents, saccadés, déconstruits. Affirmés puis aussitôt démentis. Énoncés puis aussitôt contredits. La scène n’est plus qu’un ring. L’espace est inhospitalier. Des cintres peuvent choir des centaines de cannettes cabossées de Coca-Cola ou d’eaux gazeuses. Plus aucun récit ne réussit à se développer. Aucune cohérence, sinon celle de l’incohérence. Aucune narration, sinon celle de la déconstruction. On ne peut plus voir apparaître que de courtes scènes passagères, furtives, fragmentées, ou d’autres plus longues où les performeuses multiplient les contorsions au sol, les acrobaties ou se frappent au visage avec leurs gants de boxe. Elles ne peuvent plus que se battre et se débattre. Héroïques et pourtant toujours vaincues d’avance, même lorsqu’elles parodient de manières saccadées et acrobatiques, sur fond de musiques martiales ou de clameurs massives de supporteurs dans des stades de football, des marches militaires.

Les corps sont mis à rudes épreuves.

Pour elles, tout est difficile, fatiguant, exténuant.

Chaque bribe, chaque fragment exige d’elles une énergie énorme.

Parmi ces récits fragmentés, quelques phrases « sortent » du lot (qui paraissent provenir de l’artiste elle-même ou faire écho comme quelques crédos aux précédents spectacles de la metteuse en scène) : « On a beaucoup raté dans notre génération, beaucoup raté », « Je suis un peu à la marge » ou d’autres encore qui semblent  s’adresser directement aux spectateurs : « Ou bien vous partez ou bien vous restez », « Drôle d’histoire » ou encore : « On est tous des prostituées ».

D’une interprète munie de gants de boxe arrivant au micro au bord de l’épuisement : « Allez battez-vous, défendez-vous ! »

Qu’elles arborent leurs robes (noires, beiges ou blanches immaculées), leurs survêtements ou leurs tenues de gymnastes, qu’elles paradent avec leurs masques monstrueux ou clownesques de boxeuses ou avec un ballon de foot sur la tête, qu’elles se contorsionnent au sol, qu’elles luttent avec leurs longues chevelures entremêlées, qu’elles défilent avec des couvertures dorées de survie, qu’elles revêtent des robes brillantes, qu’elles exécutent avec leurs bras des cercles autour de leur têtes avec un club de golf ou sur le côté avec un gant de boxe rouge, qu’elles accomplissent des grimaces, qu’elles poussent des borborygmes ou des bribes de chansons dans le micro, qu’elles chutent au sol et qu’elles cherchent à s’extraire de grosses boîtes en carton ou de cercueils, qu’elles accomplissent des séances d’échauffements, qu’elles se donnent des coups sur la tête, qu’elles citent des titres de film « Stalker » de Tarkovski ou de littérature : « A l’ombre des jeunes filles en fleur » de Marcel Proust, qu’elles assènent de grands coups de poings dans la paroi en fond de scène, que tous leurs faits et gestes soient redoublés de manières simultanées ou désynchronisées en vidéo, qu’elles parodient des marches militaires, qu’elles multiplient les saluts nazis ou autres saluts militaires, qu’elles jouent sur des airs de guitares désaccordées, qu’elles revêtent des maillots de l’équipe de foot d’Argentine, qu’elles se ceignent la taille de ceintures de cannettes à la manière de bombes à fragmentation, qu’elles se projettent sur de gros tapis de salle de gym, qu’elles ressuscitent, qu’elles s’exhument de leurs cercueils, qu’elles brandissent des bouquets de fleurs blanches, qu’elles se trémoussent derrière un micro, que leurs corps pendent à des structures métalliques, qu’elles se caressent, que sur fond narratif des récits de leur enfance ou de leurs familles, elle exécutent des scènes jamais illustratives, que parfois leurs procédés soient ceux du music-hall désaccordés, que subitement elles se retrouvent avec leurs valises dans un hall d’aéroport, que l’une des voyageuses soit revêtue d’une burqa intégrale, qu’elles rient, qu’elles rapportent les propos machistes ou les « blagues » sexistes qu’elles ont été amenées à rencontrer au cours de leur jeunes existences ou à l’occasion de leurs voyages : « Tu es chinoise, tu dois être souple alors ? » ; « Tu ne t’appelles pas biscotte ? Parce que tu es belle à croquer », qu’elles dansent sur des musiques ou sur des percussions tribales…

Pour elles, la communication est difficile. Voire. Pour elles qui ont connu les dictatures ou des régimes autocratiques ou patriarcaux au Chili, en Argentine, en Indonésie ou  en Russie, et sans doute pour la metteuse en scène elle-même, autrement que de cette manière-là (nihiliste ? esthétique de fin du monde ? et peut-être de fin de l’histoire ?) la communication est devenue « impossible ».

Ces femmes sont des lutteuses.

Lutteuses du monde entier. Des drapeaux du monde entier descendent des cintres. Le combat de ces boxeuses est international. Nulle part il n’existe de sanctuaire pour elles…

PS : Souhait farouche de ne pas commettre un théâtre aristotélicien, désir de réaliser un théâtre de métaphores (le propre de la poésie), de couper le lien entre le « mot » et la « chose », entre la « chose » et son « expression », entre « l’image » et « l’objet » (ce qui déconcerte) ; souhait farouche de ne pas expliquer, de ne pas commenter, de ne pas illustrer (jamais) ; au travers du travail avec ces cinq jeunes femmes artistes de nationalités différentes (en exil en France : témoignage d’un engagement très concret), souhait de se faire (et d’être en tant que femme elle-même) l’avocat des femmes du monde entier et de s’émanciper de toutes les formes de la domination masculine et de toutes les figures du patriarcat, y compris celles des canons standards de la narration (Séverine Chavrier aspirant à être l’héritière d’aucun héritage) ; désir farouche comme dans ses créations précédentes (ce n’est pas pour rien qu’elle s’est intéressée aux « Palmiers Sauvages » de William Faulkner) d’entourer sa création d’un halo de mystère quant à la manière dont celle-ci a été réalisée ; souhait de ne pas créer un spectacle qui abonde dans les formes du consensus, mais au contraire d’offrir un spectacle dé-concertant porté par cinq jeunes interprètes tissant avec les jeunes dans la salle un lien direct.

Mise en scène : Séverine Chavrier / Interprétation : Salma Ataya, Natacha Kouznetsova, Victoria Belen Martinez, Cathrine Lundsgaard Nielsen,Voleak Ung / Son : Philippe Perrin, Jean-Louis Imbert / Lumière : Patrick Riou, Laïs Foulc / Vidéo : Émeric Adrian, Quentin Vigier / Assistanat à la mise en scène : Louise Sari / Régie général, régie lumière : Alban Rouge / Régie son : Gildas Céleste / Poursuite : Romuald Liteau Lego / Plateau : Loïc Guyon / Costumes : Nathalie Saulnier / Accessoires : Benjamin Hautin / Images : Alexandre Ah-kye / Conception machinerie : Loïc Guyon, Cédric Deniaud, Noane / Remerciements : Lisi Estaràs, Cléa Vincent, Aina Alegre, Marion Floras, Jérôme Fèvre, Laurent Papot, Les Indépendances (C. Huckel, C. Pitrat, F. Bourgeon)

Production déléguée diptyque : CDN Orléans – Centre-Val de Loire / Après coups, Projet Un-Femme n°1 – Production : La Sérénade interrompue / Soutien : Théâtre Roger Barat – Herblay ; Théâtre de la Bastille ; Micadanses, Ballet du Nord – CCN de Roubaix (accueils studio) ; Théâtre du Nord – CDN de Lille (résidence) / Après coups, Projet Un-Femme n°2 – Production : La Sérénade interrompue / Coproduction : Les Subsistances 16/17, 2 Pôles Cirque en Normandie, La Brèche à Cherbourg – Cirque-Théâtre d’Elbeuf / Soutien : Théâtre Roger Barat – Herblay ; Nouveau Théâtre de Montreuil ; Théâtre de la Bastille ; La Ménagerie de verre (dans le cadre de Studiolab) ; IRCAM ; Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne ; Spedidam ; Adami. ©Patrick Berger

https://www.youtube.com/watch?v=f9DDyeOnsNE

https://vimeo.com/288014168

https://vimeo.com/292669394

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