« Je ne suis pas jolie » (2005), « La Maison de la Force » (2009) Angélica Liddell

Angélica Liddell a écrit : « Je ne suis pas jolie » en 2005 et « La Maison de la Force » en 2009. Peut-être à l’époque avait-on cru qu’elle se bornait à régler exagérément ses comptes (et c’était bien un règlement de compte) avec la gente masculine dont elle vivait mal la fréquentation. Sans l’avoir vue venir et sans avoir détecté la vague qui allait suivre, elle était la devancière de « King Kong Théorie » de Virginie Despentes en 2006, du mouvement MeToo en 2007, du hashtag Balancetonporc en 2017, de la révélation de l’affaire Weinstein également en 2017 et du phénomène Adéle Haenel en 2019.

Dans « Je ne suis pas jolie » (2005), une femme ne supportant plus d’être le jouet du mépris, du harcèlement, de la persécution et du sentiment de supériorité des hommes, aspire à devenir une bite. Autrement dit devenir à son tour un harceleur et un persécuteur. Prenant modèle sur les hommes, elle dénigre les femmes, mais aussi les hommes. Elle dénonce la malhonnêteté des livres de jeunesse que son père (le premier homme à l’avoir traitée de pute) lui a offerts : « Heïdi », « Les quatre filles du docteur March », « Le club des cinq ». Son livre préféré était « Marie-Antoinette » et elle adorait « qu’elle se fasse couper la tête à la fin ». Elle effectue l’inventaire des agressions dont elle a été victime. Puisqu’elle a été abîmée, toutes les perversions sont racontables. Ainsi le viol qu’elle a subi en compagnie de deux autres de ses petites copines de 9 ans par un soldat qui profitant du moment de les hisser sur le cheval à l’écurie enfonçait son doigt dans leur culotte. Un texte écrit à la mémoire de toutes les petites filles qui se sont fait violer.

 

Dans « La maison de la force » (2009), des femmes battues témoignent. Leurs témoignages sont poignants. Certaines d’entre elles ayant été violentées, sont déchirées entre la solitude et le besoin d’AIMER. Après avoir confessé un chagrin d’amour (le théâtre d’Angélica Liddell est très confessionnel), Angélica donne sa conception de l’amour : il est inconditionnel (dans une autre pièce, elle dira également qu’il est « sexuel »). Un jour, l’homme qu’elle aimait à commencer à la traiter comme une merde. A partir de ce moment, elle s’est sentie devenir un détritus. Pour surmonter l’humiliation, elle s’est inscrite dans un club de sport, une maison de musculature : la maison de la force. C’est à compter de ce jour qu’elle est également devenue prostituée sur internet. Elle assouvissait le désir d’hommes inconnus. Elle était devenue une pute gratuite. En réalité, elle voulait être aimée. Elle prenait toutes les paroles offensantes, dégradantes, humiliantes, obscènes de ces hommes comme des succédanés d’amour. Devenue fragile, elle ne pouvait plus se fier à aucun homme. Autour d’elle, ses collègues, partenaires, consœurs, participaient à ce chant de la mort de l’amour. Comme un homme, Lola dévastait son attente : « J’enfoncerai mon bras dans ton cul. » Getse l’enjoignait à mettre un coup d’arrêt à ses plaintes : « On t’a fait souffrir, et alors ? » Au vu des autres malheurs de l’humanité, elle lui interdisait de pleurer : « On souffre parce qu’on le veut bien » (!?!) Pour se distraire du sentiment d’abandon, du manque d’amour et de la souffrance,  elles réincarnaient « Les Trois sœurs » de Tchekhov. De façon évidemment tragique, quitte à se vouer aux tâches les plus ingrates et les plus ouvrières, elles poussaient le mot d’ordre : « Travailler, travailler, travailler ! ». Se sentant vieillir, redoutant la solitude et l’absence d’amour par-dessus tout, elles rêvaient de se rendre, non pas à Moscou, mais au Mexique. Cependant, au Mexique, la vie n’était pas plus réjouissante. Peloton d’exécution , y compris pour les femmes enceintes et pour les enfants, enlèvements et viols de petites filles, travail de jeunes filles à l’usine dès 14 ou 15 ans. « Le Mexique est plein de couleurs à l’extérieur, mais à l’intérieur il pue. » Féminicides, viols, enlèvements et assassinats se succèdent : Paulina 16 ans, Angelina, 16 ans, Mireya, 20 ans, María, 11 ans, Lorenza 23 ans, Guillermina, 15 ans, Sionia, 13 ans. Huit femmes de l’État de Chihuahua sont retrouvées mortes pieds et poings liés dans un terrain vague. Les plaintes déposées contre l’État du Mexique à la cour internationale des droits de l’homme n’y changent rien. L’autrice jure de venger ces femmes et exprime sa détestation des hommes. Médée d’un autre ordre, elle se prépare à concourir le plus vite possible à la perte du monde des hommes métalliques et se dispose à pratiquer l’inceste avec son fils dans le but d’engendrer des hommes faibles. Au nombre de trois, les consœurs poussent leur ultime cri d’espoir désespéré. Elles rencontrent l’homme fort enfin : « Aimer à ce point et mourir si seuls ! » se désole-t-il ?…

 

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