« La Maison de poupée » d’Ibsen, mise en scène Stéphane Braunschweig (2009)

Il y a d’abord ce monumental décor blanc figurant l’appartement de Torvald Helmer et de son épouse Nora, cette grande white box pouvant à la fois représenter l’esprit de modernité du couple Torvald Nora, mais également leur dépouillement puisque l’appartement est sommairement meublé et peu décoré, mais aussi la joie, le début de la pièce étant très lumineux pour Nora – elle est très heureuse et déborde de joie dans le démarrage -, décor blanc comme la virginité, le couple démarre une nouvelle vie, Torvald vient d’être nommé directeur de la banque ; blanc comme la pureté, l’écriture en faux de Nora n’est encore connue que d’elle, et depuis que Torvald a été nommé directeur de la banque et que leurs revenus vont s’élever, Nora est certaine que leur situation va s’améliorer et que les dettes qu’elle a contractées à l’insu de son mari afin de payer une cure de soin lorsque ce dernier était malade, vont être remboursées, décor blanc comme neige enfin et comme l’espérance…

Ce décor s’assombrira au fil des trois actes pour devenir à la fin complètement sombre. D’un espace de joie, le lieu se transformera progressivement en un grand décor inquiétant, sombre, monstrueux, infernal, monumental pour la petite Nora, lieu de supplice et d’enfer, à l’intérieur duquel les personnages deviennent de plus en plus petits (surtout Nora), du fait de ses grandes parois disparaissant dans les cintres, de la grande porte d’entrée surdimensionnée, de la sur-présence de sa grande boite aux lettres par où les mauvaises nouvelles arrivent, un grand château à l’intérieur duquel Nora est emprisonnée, non pas comme dans un conte, mais dans un cauchemar.

Au milieu de ce décor changeant, des éléments de décor demeurent du début à la fin, notamment le lit conjugal de Torvald et Nora, lieu d’intimité du couple, car le couple Torvald et Nora (la formulation est un peu bête) est un couple … intime ; lit à proximité duquel les autres personnages approchent, signifiant qu’ils pénètrent, même inconsciemment, l’intérieur du couple jusqu’à cet endroit : Mrs. Linde, l’amie de Nora qui effectuera dans la pièce le chemin exactement inverse à celui de Nora en passant du veuvage au remariage (il est si difficile de n’avoir personne de qui se soucier et de ne pouvoir donner aucun sens à sa vie), le docteur Ranck, ami mourant de Torvald, confident de Nora également et finalement son prétendant secret, Anne-Marie la bonne qui s’occupe des enfants, et Nils Krogstad, le personnage par où le danger arrive, engoncé dans son grand manteau sombre qu’il n’ôte jamais, la barbe négligée, le cheveu un peu gras, laissant transparaître sa transpiration, auprès duquel Nora a contracté une dette, devenu collègue de son mari à la banque, un ancien faussaire lui aussi (comme Nora) en phase de réhabilitation et comptant bien définitivement se racheter aux yeux de la société ; tous approchent le lit conjugal, l’enjeu du couple, lieu de la sexualité non-dite, toujours remise à plus tard, et dans lequel finalement le couple Torvald et Nora n’entrera jamais…

Comme le veut le jusqu’auboutiste Ibsen, c’est l’un des grands axes de jeu et de la direction d’acteurs et l’un des autres grands choix de la mise en scène, tous les mots sont poussés dans leur volonté dernière, jusqu’à leur pointe extrême, par les comédiens  : pointe extrême, la joie de Nora, absolutiste comme une enfant, parce que dans le début de la pièce souffle un air de soulagement et de délivrance pour elle ; pointe extrême, son amour pour l’argent (afin de ne plus avoir de problème domestique), habitée par la certitude que tout va s’arranger ; pointe extrême également l’incorruptibilité de Torvald (l’antipode de Nils Krogstad), incorruptibilité qui le conduit dès le début de la pièce à l’intransigeance (les personnages d’Ibsen souvent ne transigent pas : c’est ce qui les conduit à leur perte) intransigeance qui le conduit sans délai au dédain et à la haine qu’il conservera d’un bout à l’autre de la pièce jusqu’à la perte du couple ; pointe extrême le machisme de Torvald, sa domination masculine présente dès ses premiers mots puis de plus en plus affirmée jusqu’à devenir paroxystique et éclatante dans le dernier acte ; pointe extrême enfin, poussée jusque dans ses retranchements, la place d’enfant de Nora au sein du couple, tous les mots prononcés par Torvald : « Ma petite alouette », « Mon petit écureuil », « Ma petite Nora chérie » « Tu es une enfant » étant pris au pied de la lettre à la fois par Torwald et par Nora.

A tel point que l’enseignement de Nora sera terrible et les conclusions qu’elle devra en tirer pour son mari et pour elle (avant tout pour elle) deviendront cataclysmiques : le divorce (chose qui ne se « faisait » pas au XIX siècle), la séparation définitive d’avec ses enfants, et dans la plus grande distance avec son père décédé et son mari divorcé : ces deux hommes auxquels elle était soumise au sein de leur monde patriarcal, la nécessité de devoir se reconstruire de fond en comble en femme libre, autonome et indépendante…

On trouvera la pièce en intégralité en cliquant sur ce lien :

https://vimeo.com/402104787?fbclid=IwAR15gb_QsoCcWoZpZeUw6EtF967mLwrgN0mjYm99afLRmDDBERi4KQrkXr8

Texte de Henrik Ibsen , traduction du norvégien : Éloi Recoing , mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig, costumes : Thibault Vancraenenbroeck, lumières : Marion Hewlett, son : Xavier Jacquot, collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel, collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou, assistante mise en scène : Caroline Guiela, avec : Bénédicte Cerutti, Éric Caruso, Philippe Girard, Annie Mercier, Thierry Paret, Chloé Réjon

Production : La Colline, Théâtre national

 

 

 

2 réflexions sur “« La Maison de poupée » d’Ibsen, mise en scène Stéphane Braunschweig (2009)

  1. Merci Jean-Michel, pour cet article et ce lien. J’avais bien sûr déjà assisté à des représentations de la Maison de poupée. Cette mise en scène de Braunschweig est très belle, très évocatrice et le jeu de Nora est excellent. Bonne continuation de confinement à toi et H. Amitiés.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s