« Le planétarium » Nathalie Sarraute (1959)

La narratrice se dispute avec les ouvriers parce que ceux-ci ont mis n’importe quelle poignée sur une porte ovale en chaîne massif, allégorie de la création et du travail d’écriture. Les ouvriers ont mis une horrible poignée en nickel blanc quand il aurait fallu une belle poignée en cuivre.  Cette faute de goût démolit et rend vulgaire toute la rénovation du salon. La narratrice fait une fixation sur cette poignée qu’elle trouve hideuse. A sa place, elle aurait voulu une belle poignée de château. En outre, les ouvriers ont partout dispersé de la sciure lors même que la narratrice ne supporte pas la saleté. Leurs tâches de mains et de doigts apparaissent en tous endroits. La femme s’atèle aux réparations et à la remise en ordre de l’appartement afin que personne n’y voie goutte.

Elle appelle son neveu un homme de 35 ans marié à sa femme Gisèle afin de lui annoncer la catastrophe des travaux au sujet de la porte arrondie qu’elle a voulu mettre dans l’office de la salle à manger. La poignée était d’une laideur telle qu’elle a tout arraché. C’est son neveu qui lui avait recommandé l’artisan Renouvier, et qui est fautif de tout cela. La tante enjoint son neveu de faire le récit de cette gabegie aux amies de sa femme. Sa tante est tout simplement une maniaque, une vieille femme qui vit seule depuis qu’elle a perdu son mari. Sa mort est proche. Toute son angoisse se concentre sur cette poignée de porte.

Les convives de sa femme Gisèle se repaissent de ces petites saloperies que l’on peut raconter sur le compte des autres, notamment sur cette vieille femme. Que peut-elle craindre puisqu’elle vit seule dans son cinq pièces qu’elle conserve afin de recevoir des gens ? Comme l’auteure Nathalie Sarraute qui écrit son texte, elle peut craindre le jugement des autres. Elle a la hantise de la perfection, de la perfection impossible. « C’est pour cela qu’elle prépare tout, pour recevoir des gens [comme le texte reçoit les lecteurs]. Il faut que tout soit parfait, impeccable [dixit la première phrase du roman] » Il ne faut aucune faute de goût : « Le jugement des gens lui fait si peur… Ce n’est jamais assez parfait. »

Le récit du neveu auprès des ami-e-s de sa femme provoque le scandale. Sa femme est exaspérée. Elle se considère trop bonne, trop tolérante envers son mari. N’a-t-elle pas déjà assez de soucis avec sa propre mère despotique avec qui elle vient d’avoir une dispute récente au sujet de l’achat de fauteuils ? Sa mère veut tout régenter. Elle veut acheter des fauteuils en cuir à son couple tandis qu’ils veulent une bergère Louis XV ; cette mère qui ose lui dire : « Ton mari est gentil, mais il faut bien reconnaître qu’il n’est peut-être pas exactement le mari que ton père et moi aurions pu souhaiter. » Son mari est trop insouciant, il ne pense pas assez à l’établissement de sa – leur – situation. Alain, son mari, ressemble trop à sa tante Berthe, la maniaque. Alain ne termine pas sa thèse. Il se laisse rattraper par des futilités. Gisèle avait déjà senti une fissure lors de son mariage avec Alain. Des rumeurs couraient sur le piètre salaire qu’il touchait. Face aux autres, Gisèle pensait pourtant son couple indestructible. Alain l’enveloppe. Il la réconforte. Avec lui, elle se sent en sûreté.

Quand ils songeaient à la construction de leur nid, ils avaient vu cette bergère dans une vitrine, elle avait exprimé des réserves. Mais il la pousse à devenir audacieuse : un meuble pareil chez eux ! Finalement, elle y avait consenti. Mais sa mère désapprouve ce choix. Cette dernière essaie de les ranimer tous les deux : dans leur logis trop petit, cette bergère serait saugrenue. Chez eux, elle aurait un air faux. Faux… Tout est faux. Leur couple est faux. Ils s’entraînent tous les deux vers la mort. Gisèle prend conscience que sa mère a raison, que le bonheur ne correspond pas à cela, qu’elle n’est pas heureuse. Gisèle réussit à parler à son mari : elle se rallie à l’avis de sa mère, elle ne veut plus de la bergère dans leur logis, elle ne veut plus attacher une telle importance aux objets, elle veut qu’il reprenne le travail de sa thèse et qu’il pense aux enfants. Alain se fâche. Les aveux de sa femme le mettent en colère. Il sort et la laisse plantée là.

Alain court raconter ses misères à une amie écrivaine : Germaine Lemaire. Germaine est son public. Chez elle, il se donne en spectacle.  Lorsqu’il revient chez lui, il raconte tout à sa femme. Il lui fait le coup de celui qui n’a rien à cacher. Aussi, Gisèle le prend-elle dans ses bras en louant sa « pureté » et son « intégrité ». Alain, qui est également écrivain, a raconté à son amie Germaine comment sa tante Berthe les tentait avec son appartement qu’elle envisage de leur donner…

Lors d’un repas de famille chez les parents de Gisèle, la conversation porte au sujet de la beauté, usurpée ou réelle, de Germaine Lemaire. Au cours du repas, Gisèle annonce à ses parents que Tante Berthe va leur donner son appartement et qu’ils vont pouvoir vivre dedans. L’idée qu’ils sont criminels, qu’ils dévalisent une vieille femme, leur traverse l’esprit. Au fond, lorsque tante Berthe leur a fait cette proposition, en avait-elle véritablement envie ?

Gisèle décide d’aller en parler à son beau-père, le père d’Alain, qui ne supporte pas la requête de sa bru. Il la regarde comme un vautour, un oiseau de proie. Les femmes sont toutes pareilles. Elles se marient pour faire de leurs maris de petits crétins, de petits mannequins mondains. Ce que Gisèle veut, c’est que son mari apporte un bien dans le patrimoine de leur couple fin de remonter dans l’estime de ses parents et qu’il ait un lieu pour travailler. Tandis que le beau-père regarde sa bru comme celle qui lui a volé son fils, cette dernière le regarde comme celui qui lui a destiné un homme-enfant, dépendant affectivement, déprimé, jamais sûr de lui, nécessitant toujours une protection maternelle. Finalement, elle réussit à le convaincre d’intercéder auprès de tante Berthe, sa sœur. De retour chez elle, Gisèle s’exclame ravie : « Ton père est un amour ».

Un jour que Germaine Lemaire et le père d’Alain sont mis en présence par Alain, le père d’Alain voit, au lieu d’une belle femme comme elle avait toujours été présentée jusque là, « une grosse femme curieusement attifée, ayant l’air d’une marchande ou d’une actrice démodée ». Parler véritablement aux gens, dire ce qu’on pense véritablement d’eux, est dangereux. Oser dire par exemple à Germaine Lemaire la façon très particulière qu’elle a de montrer aux gens qu’ils ne l’intéressent plus et que c’est définitif, c’est commettre contre elle une attaque. Pour tous les personnages, la parole et la pensée des autres ne peuvent être apparentées qu’à des attaques.

Quelle erreur a-t-il commis, se disait Alain, d’avoir amené son père dans cette librairie que Germaine Lemaire lui avait présentée comme étant sa « librairie préférée ». Alain pensait pouvoir y venir seul avec son père. Patatra, voici Germaine qui entre ! Elle leur parle une minute, comprenant le saugrenu de la situation, puis se détourne d’eux à jamais, « les secouant d’elle, comme des poussières » en se dirigeant vers la vendeuse.

Lorsque Pierre se rend chez sa sœur pour discuter du projet qu’elle a de donner son appartement à Alain et Gisèle, il découvre qu’il n’en est pas question !

Dans son « atelier d’écriture », Germaine Lemaire réfléchit à sa pratique d’écrivaine. Ses œuvres sont des repas riches à l’opposite des nourritures pasteurisées. Elle souffre de sa célébrité et des insistances de ses admirateurs mais en réalité elle en éprouve de l’orgueil. Ses courtisans sont ravis de faire partie de la petite cour d’élus qui ont le droit de l’approcher. Ils jouissent en médisant des bannis, du type Alain Guimier. Germaine Lemaire soumet à son petit cercle d’amis l’idée de rendre visite à cet admirateur proscrit. Au cours de cette visite, Alain Guimier déborde de stupéfaction : « C’est trop d’un seul coup ». Il essaie de faire face. Il aurait voulu les refouler mais il n’y parvient pas. Ils se sont précipités dans son domicile, excités, s’installant en tous lieux, reniflant comme des chiens de proie, avec Germaine en guise de cheftaine de meute. Leur visite est un festival de maladresses. Ils refont allusion à tout : les clubs en cuir qu’il a failli avoir, la bergère louis XV qu’il a acheté à la place, le projet de déménagement dans l’appartement de sa tante. Lorsqu’ils partent, on se « promet » de se revoir…

Suite à son accès de générosité, tante Berthe regrette d’avoir fait à Alain et à Gisèle la proposition de leur laisser son grand appartement. A présent, elle sent qu’ils le veulent et qu’elle va devoir leur céder. Alain et Gisèle viennent la voir avec une proposition : ils lui ont trouvé un joli deux pièces… Que dit-on des Guimier, ailleurs ? On dit qu’ils veulent prendre l’appartement de leur vieille tante de force ! La rumeur les catalogue d’assassins, de monstres ! D’autres veulent rétablir la vérité : « Ce sont des gens charmants, ces Guimier ! » Tante Berthe se plaint à son frère : Alain serait venu la menacer de la dénoncer au propriétaire et la faire expulser. Selon Pierre, Alain est incapable d’une chose pareille. A ses yeux, tout est de sa faute à elle, si Alain est devenu ce qu’il est. Enfant, elle le gâtait trop. Il était pourri-gâté. Pierre était jaloux de l’affection qu’Alain portait à sa tante. Il décline l’appel à l’aide de sa sœur pour régler son différend avec son fils :  « Vous êtes assez grands tous les deux, débrouillez-vous sans moi ! »…

Alain et Gisèle entreront-ils en possession de l’appartement de tante Berthe ?

Dans « le planétarium », d’un côté les bourgeois sont centrés sur la vie familiale (Berthe, Pierre, Alain, Gisèle), de l’autre, les intellectuels sont centrés sur la célébrité littéraire (Germaine et sa cour), ils sont tous de faux astres, des apparences, des copies. Dans cet univers, les choses mêmes les plus banales sont aptes à transformer la table familiale en zone de combat. Tous les objets (les fauteuils en cuir, la bergère, la porte ovale, la statue renaissance, les appartements de chacun…) jouent un rôle dans ce drame intérieur…

En l’absence d’un narrateur-pivot, c’est au lecteur de trouver la – ou les – source-s du discours du texte. Parfois la source est impossible à déterminer. Les interprétations et les ambiguïtés du texte deviennent alors vertigineuses…

Accusé d’avoir enfreint les convenances bourgeoises (la famille et le mariage), Alain, l’écrivain en devenir (qui n’a pas terminé sa thèse) cherche l’approbation d’un autre milieu, celui des intellectuels, auprès d’une figure littéraire reconnue, icône culturelle sanctifiée par la gloire. Mais dans l’univers de Nathalie Sarraute, il n’existe point de havre de paix…

Lorsque Germaine parle de littérature : « Vous savez, cette matière brute… Tout ça, finalement… C’est souvent du pur gaspillage, de la facilité. » la bataille dans laquelle la romancière s’engage est lancée : une lutte contre l’indifférence ou l’hostilité de la critique, contre son propre besoin d’approbation, contre ses velléités mondaines, contre la censure de la littérature établie et conventionnelle.

Relativement à la quête d’approbation, Germaine Lemaire termine par ces mots : « Nous sommes bien tous un peu comme ça »…

Sarraute 2

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