« Les Fruits d’or » Nathalie Sarraute (1963)

Deux personnes (un homme et une femme) se disputent au sujet d’une troisième qui sollicite leur approbation et la reconnaissance artistique. Puisque tout le monde se pâme en admiration devant les œuvres et l’exposition de Gustave Courbet, un des personnages, l’homme, s’y montre hostile et refuse de participer à ce concert de louanges. Cet homme condamne cette reconnaissance entre soi. Cette façon de faire corps, cercle, communion, ce phénomène de la reconnaissance et de la cooptation, l’esprit moutonnier qui prévaut chez les laudateurs, l’écœurent. Même à travers nos goûts esthétiques, nous cherchons à nous faire reconnaître et à nous faire aimer. La discussion des interlocuteurs porte au sujet d’un livre qui vient de sortir : « Les Fruits d’or », justement. L’approbation seule et le simple satisfecit ne suffisent pas, il faut un enthousiasme, une admiration, une reddition, une totale adhésion. Courbet, Gide, Verlaine, Rimbaud : cette patrie où une certaine catégorie de personnes, une certaine caste, se reconnaissent. Oui l’art (cf Courbet) peut créer des désaccords, des incompréhensions, des dissentiments esthétiques. La littérature est un lieu sacré, fermé, clos, un entre-soi. Seule l’étude patiente des maîtres (car il y a des maîtres) peut donner le droit à quelques rares (car ils ne sont pas nombreux) élus (car il y a des élus) d’entrer. On doit fait montre de soumission à l’ordre établi. Ainsi, on l’affirme, on l’admoneste : « Les fruits d’or » sont un chef-d’œuvre ! De tous côtés, critiques littéraires, lecteurs, autres auteurs, les éloges pleuvent : « Le livre est écrit », disent-ils, « dans une belle langue classique, il utilise l’imparfait du subjonctif ! » D’autres, au contraire, disent que l’œuvre est moderne, qu’elle reflète l’esprit du temps présent. D’autres, enfin, disent que le livre est rigide et froid. Mais ces réserves ne comptent pas : « Il faut se soumettre. » La narratrice ne fait de génuflexion devant aucun monument littéraire : « Seule. Pure. A distance respectueuse, je contemple. » Et depuis son point de vue, elle aussi se rallie finalement à l’opinion que ce livre est un chef-d’œuvre : « On n’y entre pas d’un coup, mais après, quelle récompense ! » Nombre de gens voient la vie dans l’art, dans la littérature, dans les romans. La vie est-elle dans la littérature ? Tous ne se laissent pas avoir par ce leurre. Ils savent que les vérités de l’art et de la littérature sont fausses. Cette conversation autour de l’œuvre littéraire « Les Fruits d’or » comporte la gravité d’une dispute judiciaire, d’une menace, d’une enquête judiciaire. On cherche le ou la coupable…

Le livre recèle de superbes pages sur les faiseurs de navets : « Tous les fabricants de navets, si vous voulez que je vous dise, font exprès. »

Composé de quatorze scènes, réunissant des personnages anonymes, exempté de personnage central, ce roman de Nathalie Sarraute prend pour objet le phénomène de l’engouement critique. A proportion de tout ce qu’on dit de lui, un livre « Les Fruits d’or » est le véritable héros du roman. Il arrive de temps en temps que des gens occupés à lire (ou à écrire) des critiques se mettent tout à coup à crier au chef d’œuvre, portant aux nues un ouvrage dénué de toute valeur littéraire, avant que celui-ci ne passe finalement à l’indifférence et à l’oubli. Le lecteur qui se tire d’affaire est celui qui accepte la solitude que lui impose sa fidélité à l’œuvre. C’est cette possibilité d’une relation exclusive avec un texte littéraire qui est l’enjeu de l’action du roman. Dans cette vie intérieure où s’échangent paroles et gestes définitifs, l’action est extrême, souvent violente. Toutes ces conversations littéraires ont un caractère terroriste. Le lecteur, au contraire, réclame un vrai contact avec l’œuvre, ces sentiments sont spontanés.

Mais cette authenticité le condamne à une exclusion violente…

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