« Entre la vie et la mort » Nathalie Sarraute (1968)

Un écrivain et sa femme conversent au sujet des affres de la création. La population se divise en deux catégories : ceux qui ont quelque chose à dire (les artistes), ceux qui n’ont rien à dire (les prétendus autres). Qu’est-ce qui distingue les artistes des autres ? Pourquoi devient-on artiste ? Le couple cherche à percer ce miracle, ce mystère. Est-on prédestiné à entrer dans le cercle très fermé des artistes ? Faut-il avoir souffert dans son enfance ? Cela suffit-il ? La raison est-elle à trouver dans les origines familiales ? Dans les premières lectures ? Vient-elle d’une certaine susceptibilité que l’on a à l’usage ou au mésusage de certains mots ? Ecrire : est-ce jouer aux mots ? « Déjà petit, assis la nuit dans mon lit, je jouais aux mots. » Ceux qui côtoient l’artiste attendent des contes de fées, des pays merveilleux, quand l’artiste est juste obsédé par les mots. Rien que des mots. (De mémoire : « On ne fait pas de poésie – ou de poèmes – avec des idées mais avec des mots » Stéphane Mallarmé). « Rien, juste des mots. » L’écrivain passe des heures et des heures à tourner et retourner les mots : leur aspect, leur poids, leurs chatoiements, leurs résonances. Ecrire : pétrir la glaise.

Parmi tous les humains, les artistes (l’artiste) sont les inadaptés. Ce sont des lutins, des gnomes malicieux. Les professeurs aux doigts boudinés ont déjà dit à l’écrivain lorsque celui-ci était élève : l’artiste est un composite de mépris, de nostalgie, d’envie, d’impression d’être incompris, dédaigné, de détresse mêlée de volupté, d’un sentiment orgueilleux de solitude. Oui, ils sont bien les inadaptés, les prédestinés. Ils se divisent entre ceux qui ont besoin pour leur littérature de personnages (comme le narrateur Ballut) et ceux (comme l’auteure) qui n’en n’ont pas besoin : « Plus besoin de personne, les mots seuls. » Mais quels mots ? Les mots très ordinaires ? Sortis de leur quotidien ? L’artiste doit-il utiliser des platitudes, des vulgarités ? Dans l’affirmative, cela ne serait pas nouveau ! On peut se conférer à Flaubert, à Baudelaire ! Mais en ce cas, qu’est-ce que cela prouve ? Il y a combien de Baudelaire sur mille personnes ? Sur deux mille personnes ? L’écrivain est le premier lecteur, le premier juge de lui-même. Pour lui, c’est simple : c’est mort ou c’est vivant. Les écrivains veulent être corporatistes, ils veulent se perdre dans un « nous » collectif, ils ne veulent aucun être singulier. Mais peut-on confondre tous les artistes ? Les artistes peuvent-ils faire corps ? Pouvons-nous mettre tous les artistes dans le même panier ? L’écrivain songe à l’effet que produisent les retours des lecteurs sur l’auteur qui aspire à l’isolement, à la tranquillité tandis que chaque lecteur aspire à retrouver quelqu’un qu’il connaît dans l’œuvre d’un auteur ; pas un lecteur ne manque de se reconnaître dans l’œuvre de l’auteur, l’auteur doit s’en défendre. On ne croit pas l’artiste quand il dit qu’il a du génie, quand il est publié… On ne croit pas à sa bonne foi. On le soupçonne de payer lui-même ses publications. On nargue l’heureux élu, on le moque : «  Nous avons un futur Flaubert parmi nous ! » On le dévalue. On invoque également les origines du clan dont il est issu : d’un côté des paysans, de l’autre des artisans ; origines modestes. On considère l’artiste fraîchement publié comme un vaniteux, un prétentieux, un fainéant sottement épris de gloriole. L’artiste entend débiter sur son compte une série de lieux communs : « Tout le monde peut être artiste, tout le monde peut le faire. » On le méprise, on le dédaigne, on le jalouse. Il doit donner des preuves. Dans la vie de l’artiste, on cherche l’extraordinaire, de l’inconnu, du miracle et au bout du compte l’on ne trouve que du très banal, du décevant. Lui-même n’aime pas être mis – ni se mettre – au-dessus du lot. Les gens sont condescendants face aux artistes. On lui dit : « C’est bien ça ! » quand son livre vient d’être publié. L’artiste obtient cette indifférence quand il attendrait plutôt de l’admiration et de la reconnaissance. In fine, le rapport entre l’artiste et les spectateurs est un combat. Il s’agit de mâter le public, de le dresser, de lui fermer le clapet. Il ne doit plus y avoir de répliques possibles. Il y a les inconditionnels, les idolâtres, les admirateurs, les critiques, les connaisseurs, ceux qui font la fine bouche, ceux qui cherchent la petite bête, qui chipotent, quand l’artiste ne supporte aucune critique. Il demande l’adhésion sans commentaire, l’adhésion inconditionnelle. Les règles de l’artiste sont les suivantes : ne tenir compte de l’avis de personne, ne se fier qu’à soi et à son propre jugement : trimer, être un tâcheron, trimer encore. Recommencer. Des spectateurs se moquent de lui au cours de séances de dévoilement « des mystères de la création ». L’artiste ne peut pas impunément faire le pitre devant une assistance goguenarde de bourgeois provinciaux, car aussitôt cette assistance prononce contre lui une sentence… Pour écrire, il ne suffit pas d’attendre le bon moment qui s’impose à soi. La nécessité, c’est comme un enfant qu’on fait naître. Mais cet enfant doit être, au contraire d’inerte, vivant. En matière d’art, le premier jet est souvent le meilleur. Picasso a dit :  « Achever quelque chose, c’est l’achever ». L’artiste, écrivant des bribes, des fragments, qu’il agence, ne peut être que son seul juge, son seul guide…

Le roman évoque donc le thème de la création. Selon Nathalie Sarraute, la situation de l’écrivain « entre la vie et la mort » est la plus significative de toutes. Comme les autres personnes, l’écrivain a un besoin presque maniaque de relation avec autrui. Le langage pour l’écrivain, mais pas uniquement pour lui, correspond à ce qui fait difficulté, d’où son hypersensibilité aux mots, sa conscience du cliché, son désir de trouver une langue adéquate à ce qu’il ressent. Le phénomène est poussé à l’extrême chez l’écrivain pour qui l’écriture elle-même est d’emblée mise en question, mise en crise. L’écrivain est placé dans une terrible ambiguïté. Il est continuellement bringuebalé entre le besoin de solitude complète et le besoin d’un certain degré de compréhension de la part des autres, car pour vivre, un livre a besoin de lecteurs. L’écrivain souffre également car les matériaux qu’il utilise ont continuellement été recouverts de clichés. Le désir d’être accepté, de sentir qu’aux yeux des autres on est un écrivain peut conduire à frapper de mort l’écriture de l’écrivain et faire de lui un écrivain académique (Se conférer à Germaine Lemaire dans « Le Planétarium »). Selon Nathalie Sarraute, être infidèle à « ce qu’on sent », c’est se vouer au néant et à la mort. Dans le même temps, le désir d’être reconnu et l’utilisation de formes périmées conduisent l’écrivain à des formes mortes.

Le drame de se situer entre la vie et la mort est le sujet du roman. C’est le drame de l’écriture. L’écrivain que le roman met en scène répugne à se joindre à la misérable cohorte de ses confrères. Il porte en horreur ces « créateurs », ces « artistes », ces « poètes ». Devenir un « écrivain » de cet acabit, c’est endosser l’uniforme que le monde vous impose et cet uniforme n’est rien d’autre que les divers portraits dont on cherche à vous affubler. Sous la pression des regards, l’écrivain joue le jeu qu’on exige de lui, s’approvisionne en ancêtres, en traits familiaux et en marques prometteuses de sensibilité précoce. Par la suite, il se voit obligé, à chaque étape de sa carrière, de faire face à une série de « portraits de l’artiste » (Joyce) auxquels on entend l’identifier : enfant prédestiné, inadapté, grand prêtre du samovar… toute une série de figures qui ne servent qu’à le détourner de cette recherche qu’est l’écriture. Ces scènes s’ordonnent grosso modo de façon chronologique : l’enfant qui joue avec les mots et sur lequel la mère projette une vocation de poète ; le jeune écrivain en puissance qui au lieu d’écrire prostitue ses talents à dresser des portraits de ses connaissances pour amuser ses amis, la première expérience de l’écriture encadrée par le souvenir de la maîtresse d’école qui avait toujours estimé que l’enfant avait des dons, l’éditeur qui accepte le manuscrit, la rencontre avec d’autres écrivains, puis avec des lecteurs, la recherche des prétendues sources de l’œuvre par les mêmes lecteurs, la méfiance du père qui n’arrive pas à croire au succès de son fils, une version maternelle du même doute, la notoriété croissante sanctionnée par des entretiens et par la reconnaissance du public, l’effet du succès qui finit par lui faire tourner la tête, l’accueil des critiques, enfin le repli sur soi, le retour à la solitude…

et à l’écriture…

Sarraute 3

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