« L’ère du soupçon » (1950), « Flaubert le précurseur » (1965), Nathalie Sarraute

« L’ère du soupçon » (1950)

Le roman n’est pas une histoire où l’on voit agir et vivre des personnages, mais l’exploration de cette matière trouble et grouillante qu’est la réalité des relations humaines. C’est la vie intérieure qu’il faut explorer, et ne pas faire un roman d’analyse. Joyce, Proust, Freud ont entrevu le foisonnement infini de la vie psychologique de la condition humaine et les vastes régions encore à peine défrichées de l’inconscient. Ces réalités ne peuvent pas être vues au travers de « personnages », elle n’est concevable que comme quelque chose qui serait un nouvel unanimisme, d’où le fameux anonymat du personnage sarrautien : une intimité toute subjective pourtant comme privée de sujet. Des sentiments personnels quasiment sans personne pour les porter. Il s’agit de montrer des actions intérieures en train de se faire, des actes en train de se produire qui ne sont pas analysés, seulement donnés. Il s’agit de faire revivre cette action dans et par le lecteur, de faire plonger celui-ci dans le flot de ces drames souterrains. Ici, la lecture équivaut au vécu. Le personnage tel qu’il existait à l’époque de Balzac n’est plus envisageable. Il revient au « je » anonyme de prendre le relais. Le réel représenté par l’artiste doit être nouveau et les formes qui permettent de le représenter doivent l’être tout autant. Ecrire – et par conséquent lire – c’est à la fois aller à la recherche de nouvelles formes et se débarrasser de formes périmées. Il y a des langages vivants et des langages morts, c’est le thème de son cinquième roman : « Entre la vie et la mort. »

Nathalie Sarraute s’est choisie plusieurs précurseurs : Dostoïevski qui a détruit l’idée classique du personnage tout d’une pièce ; Proust qui a soumis notre vie intérieure à un examen microscopique ; Joyce qui a ajouté la notion de mouvement et Woolf qui capte l’écoulement de l’instant…

Dans ses romans, les paroles sont l’arme quotidienne insidieuse et très efficace d’innombrables petits crimes. Dès le départ, le langage littéraire qu’elle a choisi se définit comme la recherche de l’expression adéquate. Rien à voir avec le beau style (décoration, enjolivement) ; ce qui implique le tâtonnement, le tremblement, car l’adéquat est toujours insuffisant – quelque chose d’inconnu résiste. L’important pour Nathalie Sarraute, c’est la relation que le langage entretient avec la réalité. Les mots ne reflètent pas la réalité, ils la suggèrent, ils l’évoquent. Langage et réel sont placés sur le même plan. La distance qui sépare l’auteur de ses personnages est abolie…

« Flaubert le précurseur », Nathalie Sarraute (1965)

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Flaubert n’est malheureusement pas inachevé, il conclut, voilà son défaut. Par exemple dans : Salammbô. Jamais ces « périodes » lourdes et rigides ne s’élancent à corps perdu, comme entraînées malgré elles, ouvertes sur on ne sait quel devenir, ni ne titubent en paraissant ne pas savoir où elles vont. Jamais de tâtonnements, jamais de tremblements que donne le heurt contre quelque chose d’inconnu qui résiste, rien de cette souplesse, de cette ductilité que le besoin d’adhérer à une substance qui sans cesse bouge et se dérobe et qu’on trouve par exemple chez Proust, rend nécessaire. Ici, on ne prend pas de risques. On ne fonce jamais tête baissée. Aucune impétuosité, aucun désordre, jamais la moindre désinvolture, le lecteur prévenu sait à l’avance qu’aucun danger ne menace la période. Elle ne va pas rester à court, balbutier, trembler, se défaire, bondir, aucune chute dans le vide n’est possible. C’est ainsi que chez Flaubert nous allons de morceau d’anthologie en morceau d’anthologie. Tous ses textes sont descriptifs. Comme on le sait, la description chez Flaubert domine. On pourrait dire que toute son œuvre est une immense description. C’est dans ces descriptions que se réalise sa beauté formelle…

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