« Dans la jongle des mots » de Christophe Tarkos, mesc Aline Reviriaud, avec Jérôme Thomas (2016, reprise 2020) (version courte)

Aline Reviriaud (lectrice et mise en scène) et Jérôme Thomas (jongleur) réussissent un miracle dans « la jongle des mots », montage de poèmes de Christophe Tarkos. Christophe Tarkos est un des plus grands poètes (de la langue française) de la fin du XXe et du début du XXIe siècle (il est mort des suites d’une tumeur au cerveau en 2004 à l’âge de 41 ans), il est aussi un des plus difficiles qui soient. De son vivant, Christophe Tarkos fréquentait les lieux les plus pointus de la poésie dans une promiscuité avec l’art contemporain. Sa poésie est ardue parce qu’elle déroute, parce qu’elle révolutionne (nous avons déjà eu l’occasion de le dire ici), parce qu’elle démontre que la poésie n’est pas, contrairement à ce que l’on croit, un ornement ou un enjolivement de la langue, à contrario de Stéphane Mallarmé elle n’est pas hermétique non plus. Pour Christophe Tarkos (et c’est là qu’il déroute) la poésie est directe, elle est matière, elle est même (le mot peut fâcher)… tautologique. Oui, pour Christophe Tarkos, la poésie est… poétique, et c’est cela qui déroute, elle n’est pas un jeu avec la langue, elle est presque de l’art brut. Lecteur de la poésie de Christophe Tarkos, on peut être désarçonné. Il le disait lui-même (citation de mémoire) : « Dès lors que j’ai qualifié mon écriture de poème, les emmerdements ont commencé ». Son écriture ne ressemble pas à la poésie que l’on nous a enseignée. La poésie de Christophe Tarkos semble mentale, cérébrale, intellectuelle… Trop simple, même… Donc suspecte…

Pas du tout répondent Jérôme Thomas et Aline Reviriaud d’une même voix, pas tout ! Avec « Dans la Jongle des mots », ces deux là font une démonstration magistrale. Ouvrant « Les écrits poétiques » et « L’enregistré » de Christophe Tarkos, Aline Reviriaud démarre la lecture d’un poème : « Ma langue est poétique », cependant que Jérôme Thomas met une canne en équilibre sur son pied, et le miracle opère. C’est tout « simple », c’est tout bête, mais la démonstration est magistrale. Pleine de mots, la poésie peut se passer de… mots, tout le monde comprend, tout le monde peut comprendre, il n’est plus besoin d’en dire davantage, toutes les explications deviennent inutiles, tout le monde éprouve le lien direct que les interprètes établissent entre la poésie de Christophe Tarkos et la poésie envoûtante, qui nous fait retomber en enfance, car il faut certainement retomber en enfance pour accéder aux grands poètes, du jongleur enchanteur, du saltimbanque magnétique, avec sa canne et Soquette la petite chienne caniche.

Dès lors, les poèmes de Tarkos dits par Aline Reviriaud (« Ma langue est poétique », « J’ai un problème voilà », « Le serrage de main », « Tambour Tombola » et « La pâte-mot ») et les numéros de jonglage, à trois balles, à six balles (en virtuose), avec grelots, avec une canne, avec un sac en plastique !!! Il faut voir Jérôme Thomas faire tenir son sac en plastique debout sur son nez (« c’est magique ! »), avec Soquette, s’égrènent.

Tout cela a l’air « facile ». la poésie de Christophe Tarkos devient soudainement accessible à tous. Populaire, oui !

Lorsqu’on regarde Jêrôme Thomas exécuter ses tours, on sait les années qu’il lui a fallu, les années de travail et de discipline, de discipline et de concentration, qu’il a dû exercer sur lui-même tous les jours, pour exécuter ces numéros de jonglerie, à telle enseigne que l’on ne peut s’empêcher de penser à un autre grand saltimbanque de la langue Jean Genet et à son texte « Le funambule ».

Au risque toujours de tomber, au risque de toujours mourir, le funambule (ou le fildériste) réalise sur son fil une autre des disciplines des plus difficiles et des plus exigeantes qui soient. Le miracle intervient, on le sait, lorsqu’on ne voit plus le « travail ». Par exemple, lorsqu’on ne voit plus le travail chez Tarkos, lorsqu’on ne le voit plus chez Thomas, lorsqu’on a l’impression que tout cela se réalise « tout seul », sans efforts, et l’on imagine les heures d’entraînement, les heures de concentration, la discipline qu’il a fallu et qu’il faut au moment de la représentation, pour en arriver à ce point d’apparente facilité. Alors, on songe au texte de Jean Genet, à l’incipit de son texte magnifique, dans lequel Jean Genet dispense le conseil au fildériste, à l’approche de son fil, lorsqu’il l’apprivoise tous les matins et qu’il doit recommencer son entraînement de chaque jour… Il lui conseille (de mémoire) « d’aimer son fil ». Le fil est repoussant, il est rébarbatif, mais le funambule doit l’aimer. C’est la grande leçon de Genet. Seul le funambule aimant son fil pourra devenir digne d’admiration du public. Seul le funambule (peu importe la discipline) qui aime son outil et ses accessoires pourra être admiré. C’est ce que Jean Genet recommande à son « Funambule » et c’est ce que Jérôme Thomas fait avec sa canne, avec ses balles, avec ses gants, avec sa cravate, avec son sac plastique. Jérôme Thomas aime ses accessoires rétifs. Aline Reviriaud aime la langue – la pâte-mot récalcitrante – de Christophe Tarkos. Et cet amour, les accessoires de Thomas et la langue de Tarkos pour Reviriaud le leur rendent bien. C’est à ce moment précis que le miracle intervient. Dès la première seconde du spectacle. Le spectacle de poésie langagière et de poésie gestuelle nous enjoint, et il y réussit, à nous passer de mots.

Poèmes Christophe Tarkos*
Conception et mise en scène Aline Reviriaud, Cie Idem Collectif
Avec Jérôme Thomas

* Ecrits poétiques © P.O.L Editeur, 2008 – L’Enregistré © P.O.L Editeur, 2014 Coproduction ARMO/ Cie Jérôme Thomas – Cie Idem collectif, avec le soutien du Cirque Jules Verne, Pôle National Cirque et Arts de la Rue d’Amiens.

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