« Proust, entre littérature et philosophie », Pierre Macherey (2013)

Un article de Proust contre l’obscurité mène une charge contre la poésie symboliste et hermétique de son époque.

Proust : « Les poèmes qui devraient être de vivants symboles ne sont que froides allégories. »

Proust : « Ce n’est pas par une méthode philosophique que Macbeth est, à sa manière, une philosophie. Le fond d’une telle œuvre, comme le fond même de la vie, dont elle est l’image, même pour l’esprit qui l’éclaircit de plus en plus, reste sans doute obscur. Mais c’est une obscurité d’un tout autre genre, féconde à approfondir et dont il est méprisable de rendre l’accès impossible par l’obscurité de la langue et du style. »

La poésie ne cultive pas l’obscurité pour elle-même, mais s’installe dans l’entre-deux. Pour en éclaircir de plus en plus les manifestations, la pensée ne l’intéresse que pour autant qu’elle est en devenir, et non définitivement constituée.

C’est justement parce que le poète se refuse à communiquer des vérités toutes faites.

L’art de Tolstoï ou d’Eliot consiste à incarner l’idée qu’ils se font de l’humain dans des figures fortement individuées, que leur singularité même rend inoubliables, porteuses de sens apparemment inépuisables.

La jouissance littéraire ne consiste pas à être mis directement en face de la chose, mais à devoir la deviner peu à peu.

L’esthétique de Mallarmé, comme celle de Proust, est une esthétique de la recherche.

C’est une illusion de croire que la production d’un texte littéraire puisse être entièrement préméditée.

La création littéraire ne prétend pas défaire le lien noué avec le mystère qui gît naturellement au fond des choses et qu’elle entreprend de révéler, à sa façon propre, peu à peu.

Dans une lettre à Jacques Rivière, Proust dit détester les ouvrages idéologiques… en raison de leur caractère intentionnel… Les auteurs essaient de faire passer une marchandise idéologique qu’ils essaient de mettre en forme après.

Proust : « Ce que nous n’avons pas eu à éclaircir nous-mêmes, ce qui était clair avant nous (par exemple, les idées logiques), cela n’est pas vraiment nôtre. »

Dans une œuvre d’art, les vérités (de l’intelligence) (les idées) doivent être recréées.

Proust : « L’intelligence ne crée pas, elle ne fait que débrouiller. »

Proust : « Dans ses premiers poèmes, Victor Hugo pense encore, au lieu de donner à penser. »

Il s’en conclut que la littérature (l’art) ne doit pas se fixer comme objectif de penser, mais de faire penser. Elle se présente en devenir et délivre ses éléments peu à peu.

En réalité, quand il lit, chaque lecteur est le lecteur de soi-même.

Lire c’est se mettre à penser sur son propre compte.

La locution « A la recherche du temps perdu » laisse entendre non une recherche qui aurait eu lieu, mais une recherche qui serait encore en cours. On est ici, il faut le remarquer, en plein paradoxe : car si le mouvement de la recherche n’avait pas abouti, la relation des épisodes qui l’ont jalonné par le moyen de la narration ne serait pas possible. La difficulté à laquelle se confronte l’entreprise d’écriture menée par Proust est de présenter une activité comme étant actuellement en cours, alors qu’elle est déjà parvenue à son terme.

A la recherche de la vérité : cette démarche durant tout le temps où elle est en cours demeure incertaine, indécise, et le doute dont elle fait l’objet apparaît comme lui étant consubstantiel.

Est à l’œuvre ici une esthétique de l’inachèvement. [A la recherche du temps perdu est une quête que l’on n’atteint jamais] qui est à sa manière une philosophie.

La recherche de la vérité paraît alors indissociable d’une errance.

La vérité, c’est quelque chose qu’on cherche et qu’on trouve accidentellement [Dans La recherche, le pied du narrateur butant du pied sur deux dalles inégales déclenche toutes une séries de réflexions inattendues].

A la fin de La recherche, le narrateur devient écrivain…

Une hésitation demeure quant à savoir si le livre que le narrateur est enfin décidé à écrire, donc qu’il va écrire, est le même dont le lecteur vient d’achever… la lecture…

Le livre que Proust a écrit et celui que le narrateur s’apprête à écrire sont à la fois identiques et différents…

Lu à la lumière des indications qui viennent d’être proposées, le roman de Proust se révèle être une bien étrange recherche de la vérité. On s’y lance [six mois] « à la recherche de la vérité » sans se rendre compte que cette recherche, non seulement était amorcée depuis longtemps, mais avait déjà atteint … [dès le début du roman]…  son terme, à partir duquel tout recommence.

Le lecteur de la recherche qui a accompagné le parcours labyrinthique de son « sujet » jusqu’au point où s’effectue pour lui, quand s’ouvre la porte à laquelle il n’aurait pas de lui-même songé à frapper [à la faveur de l’incident des deux dalles inégales], la transmutation miraculeuse du temps perdu en temps retrouvé, s’aperçoit que le nouvel itinéraire qui s’ouvre devant lui, il l’a déjà… parcouru… et que c’est peut-être le même livre qui s’offre à être relu depuis son commencement…

Les purs philosophes se figurent que la vérité, ça s’adresse comme une lettre à la poste, qui doit inévitablement parvenir à son destinataire…

La vérité, on tourne autour, aucune voie royale n’y conduit, et on ne l’atteint jamais.

Le Livre, mais quel livre ? Il a fallu plusieurs années à Proust pour se mettre au clair avec cette idée.

L’art ne se contente pas de communiquer des idées, mais il les recrée, en train de se former.

Trois niveaux de lecture du roman : le protagoniste qui vit l’histoire, le narrateur qui la raconte et l’auteur qui l’écrit. On en arrive à la question philosophique du roman : Qu’est-ce que dire « je » ?

Dans La recherche, le « je » est aussi un « il ».

L’erreur de Sainte-Beuve est d’avoir cru qu’écrire « je » est une opération qui s’effectue au premier degré.

Si on supprime ce brouillage, il n’y a plus simplement d’art littéraire.

Dans La recherche, plus l’on s’approche du portrait que l’on veut peindre, plus le modèle devient une énigme.

Toute tentative d’identification est vaine : on s’évertue à saisir le vif d’un être, et au moment où on croit y être parvenu, il n’est déjà plus le même.

Et d’ailleurs, face à lui, on a soi-même changé, il faut bien l’admettre.

Proust : « Le travail solitaire de la création artistique se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas fermée, où nous puissions progresser, avec plus de peine il est vrai, pour un résultat de vérité. »

Ceux qui s’en remettent à l’amitié et à la conservation pour se réaliser se condamnent à « rester à la surface de soi-même, au lieu de poursuivre leur voyage de découverte dans les profondeurs », un voyage dans lequel se lancent courageusement au contraire « ceux d’entre nous dont la loi de développement est purement interne. »

Aux facilités et aux complaisances sur lesquelles reposent les échanges avec autrui, qui n’apportent finalement rien d’essentiel, l’artiste préfère l’effort, exercé dans la peine, qui consiste à se nourrir soi-même.

Etre l’auteur d’une grande œuvre, est-ce  projeter en celle-ci  ses préoccupations internes ?

S’il en était ainsi, un écrivain n’aurait rien d’autre à faire qu’à parler de soi.

Une œuvre ne consiste pas en la diffusion de conceptions assénées dogmatiquement comme des thèses.

L’obligation de vivre pour soi-même ne débouche pas sur l’adoption d’une position narcissique de repli, arqué sur la poursuite d’un objectif qui n’intéresse en fin de compte que soi seul.

S’élever à une valeur générale, susceptible d’être partagée par d’autres.

L’écriture doit donc à la fois être personnelle… et impersonnelle.

Est auteur celui qui a compris que « vivre pour soi-même » ne signifie pas s’enfermer dans sa forteresse intérieure.

L’artiste a besoin des accidents antérieurs de la vie pour créer mais en les transformant pour reconstruire un monde à lui. Ces accidents de la vie deviennent des prétextes à écrire.

Considéré dans son ensemble, le roman de Proust, s’il ne raconte ni une descente aux enfers ni une conquête triomphale, baigne de bout en bout dans une ambiance d’hésitation et d’impuissance. Apparemment il n’y a pas d’intrigue, le temps passe sans que rien ne se passe. Les événements ne font avancer aucune action au sens positif du terme, comme si rien n’avait eu lieu, aucune leçon ne parvenant à s’en dégager. Le roman se présente uniquement en apparence comme une chronique à bâtons rompus, ne suivant aucune direction définie, comme Les Mémoires de Saint-Simon.

On peut dire que le roman de Proust raconte une interminable attente qui se prolonge indéfiniment dans une ambiance mêlant espoir et désillusion : c’est une Iliade plutôt qu’une Odyssée.

Notre vie passée, celle qui nous croyions « perdue » au sens du « temps perdu » se découvre comme n’étant pas tout à fait impossible à « retrouver » au sens du « temps retrouvé », par l’intermédiaire de ces objets [la madeleine, les clochers de Combray, les galets inégaux] et des sensations que ceux-ci nous procurent dans lesquelles sa substance s’est mystérieusement enfouie, et renaît à cette occasion. Alors le passé renaît : quelque chose de nous-mêmes que nous pensions avoir disparu continue à exister, hors de nous semble-t-il…

Le narrateur réussit à produire des moments en dehors du temps, de vrais moments de temps purs.

Selon Queneau, « toute grande œuvre littéraire est soit une Iliade soit une Odyssée ». Par Odyssée, il entend une histoire qui raconte « un temps plein », un temps vivant, une conquête. Par Iliade, il entend une histoire au contraire occupée par un temps vide, temps en suspens, temps mort, qui au lieu d’avancer, paraît piétiner sur place, et où rien ne se passe, une attente, ce qui ramène tous les événements qu’elle relate, selon les termes même employés par Queneau, à « des recherches de temps perdus ».

Il apparaît du même coup que l’alternative installée entre « Odyssée » itinéraire de temps plein, et « Iliade », parcours jalonnés par du temps vide, ne peut être pris à la lettre : lorsqu’il rencontre Circé ou Nausicaa, Ulysse ne se rapproche pas d’un pouce de Pénélope, et, quand son cheminement accidenté le ramène enfin à Ithaque, il se découvre que son cheminement est un retour au point de départ plutôt qu’une avancée.

On pourrait conclure que dans toute Iliade il y a une Odyssée, de même que dans toute Odyssée se trouve une part d’Iliade.

Il semble que le seul moyen efficace d’approcher une idée soit de cheminer autour, c’est-à-dire, concrètement, de l’entortiller dans les circonvolutions du style.

La fameuse « recherche », autour de laquelle s’ordonne le récit procède inévitablement par détours, rectifications, reprises, retours en arrière…

Dans une note de sa traduction de Sésame et les lys, Proust remarque : « C’est le charme précisément de l’œuvre de Ruskin qu’il y ait entre les idées d’un même livre, et entre les divers livres des liens qu’il ne montre pas, qu’il laisse à peine apparaitre un instant et qu’il a d’ailleurs peut-être tissés après coup… »

« Une sorte de plan secret », « une sorte d’ordre ».

C’est le principe oblique de composition.

Unité ultérieure, non factice.

On pourrait presque avancer que l’authentique unité est celle sur laquelle, comme s’agissant de la vérité, on tombe sans l’avoir cherchée.

Les longues phrases de Proust, que la complexité de leur construction dérobe le plus souvent à une compréhension directe, et qui sont façonnées en vue d’être non seulement lues mais relues plusieurs fois…

Proust : « Ce que nous n’avons pas à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas à nous. Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. »

Le livre extérieur est composé par un « je » qui et devenu un « nous ».

La valeur que nous attachons à un livre se trouve, non en lui, mais en nous.

Quelqu’un qui ne parle pas seulement pour lui-même, dans le secret de son cœur, parce qu’il est arrivé à donner à son impartageable intimité le statut d’une œuvre transmissible, exposée au regard de tous qui, s’ils le veulent bien, pourront reprendre le travail de son déchiffrement, pousser plus loin encore, et peut-être dans des sens différents, l’opération de la lecture, et en multiplier les significations.

C’est une conscience qui n’est pas privée mais publique.

En conséquence, la philosophie de l’art de Proust, si on tient absolument à lui en imputer une qui aurait valeur à part entière, réside dans sa manière d’écrire et de composer un roman, ce n’est rien d’autre que son style.

Elles ne sont pas des « conclusions » mais des « incitations ».

Ce que l’écrivain a à dire, il doit le tirer de son propre fonds, en trouvant des formes appropriées pour en opérer fidèlement la restitution. Les impressions éprouvées à l’origine à la première personne du singulier, par « moi », deviennent, lorsqu’elles sont élevées convenablement à l’expression par les moyens du style qui met en forme les rapports, des incitations, dont les conséquences sont susceptibles d’être rejouées par « nous », et non des conclusions enfermées et isolées dans leur singularité.

L’artiste recueille des impressions et les transforme en expressions.

Proust : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. »

Chaque artiste, chaque écrivain, en se faisant un style qui n’est qu’à lui, et qui n’est pas susceptible d’être élevé au rang de modèle universel, à moins de renoncer à la spécificité qui le définit essentiellement, élabore un mode d’expression, que celui-ci soit littéraire, pictural ou musical, immédiatement reconnaissable ; par là il devient créateur d’un monde à part, qui, en tant que monde, possède une consistance nécessaire ; ce monde dont il est l’auteur et qu’il n’a pu créer qu’en se renfermant dans un parfait isolement, il ne reste cependant pas le seul à l’habiter, mais, grâce aux capacités expressives dont il l’a doté, il le transforme en bien commun, et que d’autres peuvent, s’ils en ont le désir ou la volonté, s’approprier en le reconfigurant à leur point de vue.

C’est en inventant une nouvelle façon de façonner et d’enchaîner des phrases, et non en s’engageant dans une opération théorique d’élaboration du monde, [qu’un homme ou une femme se révèle écrivain-e].

Revenir sur des expériences qu’on a vécus à titre personnel et dont les marques se sont inscrites dans le livre intérieur, afin de les faire passer à l’état d’expression, non seulement cela ne va pas de soi, cela donne du mal, mais c’est douloureux, ça fait mal.

Une fois prise la décision de s’engager dans ce travail, étant admis que le soin de l’accomplir et de guérir les douleurs ne doit plus être abandonné au paresseux écoulement du temps perdu, non seulement on trouve le courage de réaffronter les souffrances qu’on a subies du fait des aléas auxquels est en proie la vie affective et des illusions que celle-ci génère en vue de se protéger, mais on va au-devant de ces souffrances, on en redemande même, car on a compris qu’elles sont seules à pouvoir donner matière au travail de l’écriture qui, sans elles, tournerait à vide. L’écrivain qui ne s’offrirait pas aux tortures de l’existence, ces tortures qui crucifient l’albatros de Baudelaire, n’aurait tout simplement rien à dire : comprenons, rien à dire… qui puisse intéresser les autres.

Ecrire, qui est une réponse aux souffrances de la vie, est aussi une souffrance dont on n’est même pas sûr qu’elle est valeur d’expiation.

Grâce à l’art, on se met à jouir de ses peines.

Les grandes œuvres d’art ne présentent que les apparences de l’achèvement : en réalité, elles ne sont jamais finies ; ou si elles y parviennent, c’est que, plus rien de nouveau ne leur restant à dire, leur temps est révolu et l’Esprit qui les a désertées, ne laisse plus derrière son passage que leur enveloppe desséchée et morte.

Proust : « Combien de grandes cathédrales restent inachevées ? »

Un grand essai aux Editions Amsterdam (300 p.)

sur un très grand livre…

Photo : Pierre Macherey

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