« Cendres » Rodrigo García (1986-1999)

Depuis les années 1990, le théâtre comprend un mauvais garçon : Rodrigo García (1)

 « Horloge » (« Reloj ») (1988)

« Horloge », autrement dit « compte-à-rebours », « course contre le temps »,  présente les « derniers instants » d’un homme archi-esseulé dans son fauteuil à bascule, en maison de retraite : ses insomnies, son décompte des cafards, ses conversations imaginaires avec son notaire au sujet de la vente de sa maison et le paiement de sa maison de retraite, ses temps de méditation passés à regarder les oiseaux par la fenêtre, ses pétages de plombs avec les infirmières pendant qu’il mange sa bouillie (lors de ses cauchemars, l’homme est poursuivi par un contingent d’infirmières qui referment sur lui le couvercle de la poubelle où il est fourré), les temps passés à regarder les couples de vieux danseurs aux bals organisés dans la salle des fêtes de la maison de retraite. Ce vieil homme donne sa dernière prestation théâtrale, la sienne : « pour hurler à la dernière représentation, celle où il n’y a plus personne pour l’entendre. » Aux derniers instants de sa vie, il voit Verdi, dont il est fan. Sur son tourne-disque, le vieillard écoute son dernier disque rayé du compositeur, un fragment de « Rigoletto », l’histoire du bouffon difforme, bossu, tirée de la pièce « Le roi s’amuse » de Victor Hugo, remémorant la cabale subie lors des représentations de « Rigoletto », lorsque la salle criblait la pièce d’insultes. Tel le hâbleur Rigoletto, le vieil homme profère : « le théâtre me déteste à cause des choses que je dis ». Qu’importe : « Il parlera pour n’être pas écouté. » Il mourra, dit-il, à la fin du disque (rayé)… tout en se balançant sur son rocking-chair : « Allez, vas-y que je me balance ». Depuis combien de temps n’est-il pas sorti dehors, se demande-t-il ? Deux ans ? Quand il marche, il donne l’impression de progresser sur des patins. Il devrait s’estimer heureux à la maison de retraite. Rien ne lui manque. Malheureusement, il est frappé de pertes de mémoires. Sur les toilettes, il énumère les mots dont il se souvient. A proximité de lui, des bruits de poubelle surgissent de sa… poubelle : un présentateur météo, un commentateur de football qui crie : « goal », le présentateur d’un jeu télévisé. La poubelle tombe, on entend un fragment de « Rigoletto ». Le vieillard est à bout de force. Lors d’une discussion avec le directeur de la maison de retraite, il rappelle qu’il n’a pas revu son fils depuis deux ans. Il s’efforce de rassurer le directeur sur son état de santé : il défèque tout seul, il n’irait pas jusqu’à dire qu’il bande, mais il est parfois excité. Il a tâché de se sauver, mais ce fut un échec : « Il n’a pas pu faire le moindre pas. » Finalement, il cessera de se rebeller. Cette maison de retraite n’est pas si mal. Il se résout à y rester. On s’apprête à le maintenir sous respirateur artificiel. On entend une dernière fois l’air de « Rigoletto ».

Director: Ángel Facio

« Boucher espagnol » (« Carnicero español ») (1996)

Peut-on être aujourd’hui autre chose qu’un inadapté social ? Qu’à cela ne tienne. Un inadapté social relate ses souvenirs d’enfance et sa découverte à la télévision de la chanteuse : Tita Merello. Il se souvient qu’il s’asseyait avec son père pour la regarder à la télé pendant que sa mère découpait de la viande. Son père en découpait également. Ses parents tenaient une boucherie à Boulogne-sur-Mer. Il se souvient de leur basse-cour et de leurs poules. Il avait peur des poules. Prendre leurs œufs était comparable pour lui à prendre leurs bébés. Bocuse ayant dit qu’il faut dépecer une anguille vivante pour la consommer et pour que la chair soit plus savoureuse, il décrit le dépeçage d’une anguille. Avec les poules, c’est pareil. Il y a deux façons de les tuer : la façon charitable et la façon démentielle. Dans la façon démentielle, on l’égorge et on la tient tête en bas. Au bout d’un moment, mais au bout d’un bon moment seulement, la poule devient folle, mais on affirme qu’elle ne sent rien. Pour tuer la poule, son père boucher avait une façon plus charitable : il attrapait la poule par le cou et la tuait d’une torsion sèche du poignet… Un jour, le clown Pepe Biondi passe à la télé… Mais, le fils du boucher espagnol est invité à raconter cette histoire-là un peu plus tard…

Mise en scène : Óskar Gómez Mata (1997)

« Chers petits anges » (« Angelitos »)

Un groupe d’enfants répond à la cruauté que les adultes exercent sur eux en leur adressant des paroles cruelles et désenchantées, brossant du monde des adultes, mais aussi du monde des enfants, un portrait terrifiant.

« Prometeo » (1998)

Le boxeur, le speaker, la femme et l’autre femme se distribuent la parole de Prometeo boxeur, ses combats : « Tape, tape, tape », son âge, son poids, sa taille, les différentes catégories de boxeurs, sa capacité d’encaissement, sa préparation au combat… pendant que la femme décrit des scènes de villes en temps de guerre. Le boxeur rêve de se foutre les deux mains en l’air en même temps. Dans ce monde de brutes, la femme qui a couché avec tous les hommes lui propose une histoire d’amour. L’autre femme lui adresse une ribambelle de reproches familiaux. Chacun leur tour, les personnages décrivent les tableaux des grands peintres ayant peint le sujet de Sébastien, le saint martyr criblé de flèches. Alternativement, le speaker décrit les séquelles que peuvent laisser les uppercuts, les hémorragies cérébrales par exemple. Se parlant à lui-même, le boxeur s’invective durement : « Rentre chez toi et réfléchis fils de pute. » Il est sommé par lui-même de réfléchir à la destinée de Carlos Monzón, boxeur de la même nationalité que l’auteur, qui a « défoncé sa femme » : cela devrait le conduite à réfléchir. Il est également sommé par lui-même de changer de métier. Comment un crime peut-il devenir un acte poétique ? Quelle est la signification de ce genre de spectacle où deux mecs se tapent dessus ? En alternance avec la description de tableaux de Saint-Sébastien, les quatre personnages déclinent la liste des noms de boxeurs, leurs pseudos et leurs palmarès. En évoquant une cantatrice célèbre, le boxeur Prometeo démontre qu’il n’est pas qu’une brute épaisse mais qu’il peut parler de la sensualité subtile et de la sophistication d’une voix lorsqu’elle chante Chérubin : « Parce que la faiblesse est grande et que la force n’est rien. » Tandis que le boxeur et le speaker dressent la liste des opéras dans lesquels la cantatrice (dont Prometeo est amoureux) s’est produite, la femme dresse l’inventaire des armes et des médicaments avec lesquels le boxeur s’est suicidé. Lors de ces dernières interviews, le boxeur répondait aux questions des journalistes par des titres d’opéras. Le boxeur médite sur la vieillesse. Aura-t-il le temps d’atteindre ses vieux jours ?

Mise en scène de François Berreur (2002)

Mise en scène de François Bergoin (2004)

« Notes de cuisine » (« Notas de cocina ») (1998)

Une table où l’on pourrait cuisiner pour de vrai. Les hommes cuisinent, la femme non. Posée au sol, la reproduction du tableau de « La Joconde ». Les recettes de cuisine sont attribuées à Léonard de Vinci. Après l’avoir proprement insultée, les hommes se disputent la femme qui est peut-être parmi eux la seule à avoir un boulot. Ils présentent les recettes de cuisine qu’ils préparent, qu’ils mijotent même, pour la femme. Le premier prépare des testicules d’agneau à la crème et au miel… Le troisième prépare une terrine de vache : « Plongez une vache ou un bœuf dans une grande marmite. Laissez cuire pendant quinze ou seize heures. Etc. » en cuisinant, les hommes et la femme réfléchissent au sens de la phrase : « Je gagne ma vie. » Puis ils dissertent sur le sens de la vie en général, sur leurs goûts, sur leur temps de sommeil. Peut-être les personnages sont-ils frères et sœur puisque lorsque l’un d’entre eux évoque une maladie d’enfance qu’il a contractée, les autres s’en souviennent. Leurs sentences, leurs maximes, leurs discussions à bâtons rompus sont le pendant des recettes de cuisine en gastronomie. Peut-on appliquer des recettes de vie comme on applique des recettes de cuisine ? Un personnage parle de ce qui le fait rire. Il n’a pas le même humour que les autres. Il ne comprend pas ce qui fait rire les autres. Lui, ce sont Céline, Schopenhauer et Thomas Bernhard qui le font mourir de rire. Il poursuit l’inventaire de ce qui le différencie. Par exemple : on dit que les enfants procurent de la joie. Or pour un départ à 7 h 00 pour emmener les enfants à l’école en voiture, il faut se lever à 5 h 30, il ne voit pas où est la joie. Dans la longue liste des servitudes dues à l’existence des enfants, il faut faire monstres courses pour leurs petits-déjeuners… Là aussi, il est difficile d’avoir des recettes pour éduquer les enfants. Soudain, des incidents en chaîne suivent la réception d’une lettre qui annonce à l’un des hommes qu’il va recevoir un prix. Comme il a jeté la lettre à la poubelle, il doit la rechercher parmi les ordures. Le téléphone en profite pour sonner. Il ne peut pas répondre parce que ses mains sont trop sales. A l’autre bout du fil, c’est un membre du jury qui lui a remis le prix. Il lui dit « qu’il est un artiste et qu’à ce titre il souffre », ce que l’artiste dément, en vain. La personne à l’autre bout du fil lui apprend que le prix qu’il va remporter n’est pas de l’argent, alors qu’il s’agit là de son principal besoin, mais une statuette qui va lui apporter du prestige. L’artiste consent à se rendre à la cérémonie de remise du prix. A ses yeux, « on dirait un zoo ».Toutes les personnes présentes sont habillées comme des artistes. Finalement, c’est une erreur. Il n’a pas de prix, il n’est pas appelé, il n’a pas mangé parce qu’il n’y avait plus rien au buffet. Il a payé le taxi pour rien. Il n’a plus d’argent pour payer le retour. Il est trois heures du matin. Il habite à trente kilomètres. Il va devoir rentrer à pieds… Les discussions avec ses collègues cuisiniers reprennent. Il a deux amours : la boxe et la musique, deux choses pourtant antinomiques. Ils jouent au « jeu du crétin »… Ils notent qu’il n’existe pas de recettes pour vivre en couple et pour vivre une histoire d’amour. Ils trouvent que les flics du monde entiers sont attifés comme des clowns : les gardes civils espagnols, les carabiniers italiens, les bobby’s anglais… Les couples, se disent-ils, sont plutôt fait pour les scènes de ménage. Dans la vie, on ne sait pas se conduire et il est difficile d’avoir des recettes et d’obéir aux règles, comme par exemple la coutume d’appeler un restaurant avant de devoir s’y rendre alors qu’en général les restaurants sont toujours vides. Comment fais-tu dans la vie lorsque tu vas au restaurant et que rien de ce qu’il y a sur la carte ne te plaît ? Lorsque tu ne veux pas de la mousse fraîche d’amande au caviar mais des frites avec du ketchup Heinz ? Lorsque le sommelier t’annonce qu’il a neuf cents références de vins à la cave ? L’homme réagit en demandant la bouteille la plus chère de la carte : 4000. Pendant que le sommelier va chercher la bouteille, il sort chercher un plateau de frites dans le fast-food voisin. Sous les yeux médusés du personnel, il déguste le meilleur vin du restaurant avec ses frites. La direction du restaurant est scandalisée quand il considère, lui, que ce sont les prix pratiqués par le restaurant qui sont scandaleux. Il les traite de voleurs en s’empiffrant de ses frites au ketchup. « Trois étoiles au Guide Michelin et ils sont incapables de lui faire cuire des frites ! » Il sème ensuite le même désordre dans l’hôtel le plus proche. Les voitures de police arrivent. Son comportement met à bas toutes les règles de bonnes conduites, de bienséances et les normes… Pendant trois pages, la femme fait l’inventaire de ses attentes : « Tronçonne-moi, déflore-moi, lessive-moi… » Lorsqu’ils devisent de l’art, ils ne sont pas plus consensuels : « Je n’ai jamais rien vu de plus ennuyeux que le musée d’Amsterdam où sont exposées les toiles de Van Gogh, on dirait une Caisse d’Epargne. » « Moi, je souffrirais si je peignais ce genre de cochonneries ». Un autre râle contre les coutumes des voyages aériens. « Pourquoi le pilote cause-t-il toujours pendant son vol au risque de se déconcentrer ? » Le passager ne veut surtout pas que son avion s’écrase en France : « Entre deux morceaux de baguette beurrée ». Pendant le voyage, tout l’insupporte : pourquoi les hôtesses t’offrent-elles un repas tandis que l’on vient tout juste de décoller ? « Le voyage dure deux heures, et on te sert à manger !?! »  On te distribue des revues à la con, on projette des films américains à la con. On te réveille alors que tu viens juste de t’endormir pour que tu passes ton plateau-repas. Pour la cérémonie de son mariage, un autre convive veut louer un grand stade et inviter des présidents. Les invités noirs auront de la nouvelle cuisine et les présidents : Clinton, Chirac, etc. auront des sandwiches au chorizo. Dans le stade, les figurines du gâteau de mariés mesureront deux mètres de haut. Des stars seront invitées, mais également quinze mille Africains. Les cuisiniers reprennent leurs conversations au sujet de la reproduction de la Joconde. Puisque personne n’en veut chez lui, ils envisagent de la jeter à la poubelle…

Dirección : Javier González Soler

« Roi Lear » (« Rey Lear ») (2000)

Flanqué de son clown qui le traite constamment de connard, le Roi Lear veut assister à la guerre mondiale qu’il a peut-être provoquée depuis sa chaise pliante et pendant le conflit se rendre au Musée Prado ou à l’Académie Royale San Fernando afin d’aller voler, pendant que tout le monde s’en fout, les gravures « les désastres » et « Les caprices » de Goya. Dans le même temps, ses mauvaises filles se partagent le « butin des mots ». Afin de tout bousiller et de mettre tout le monde d’accord, le clown imagine la planète qui prendrait la décision sans crier gare de tourner à l’envers… Le Roi Lear parle de son chien comme d’une vraie brute. Lorsqu’il lui donne à manger, le chien manque à chaque fois de lui arracher la main. Il lui donne des morceaux de viande plus grands que lui dans le but de le rendre dingue. Il jette de la viande par la fenêtre et il s’attend à ce que le chien saute par le même chemin. Il lui prépare des plats cuisinés : des faisans farcis aux châtaignes et aux truffes. Il aime lui faire de sales blagues. Il veut réussir à ce que son chien saute par la fenêtre. En vain… Cela l’énerve. Les mauvaises filles dressent la liste de tous les hommes avec lesquels elles ont baisé la veille : il y en a dix pages. Le clown part en vacances avec le chien sur une plage truffée de mines. Il lâche le chien devant lui en se disant que le chien doit gagner ses vacances : il a une vie de roi, ce chien. Le clown fait la très longue liste de matériel qu’il emporte pour aller à la plage, dont une bouée pour le chien avec la tête de Bruno Mégret. Le chien saute sur sept mines. A la longue, il est carbonisé. Au cours d’une énième négociation, les mauvaises filles s’écharpent entre elles en s’attrapant par le con. L’une d’entre elles demande qu’une charretée de camionneurs vienne se faire sa sœur. En quête d’un remède à cette époque guerrière et au mal-vivre du monde, « puisque vous ne pouvez pas changer le monde », Cordélia, la fille bannie, suggère à ses compatriotes « au moins de tout faire plus vite » : vous ingurgitez vos repas plus vite, vous déféquez plus vite. On pourrait proposer aux gens un système de récompense par points (cela se pratique en Chine) : un clochard, 100 points, une femme enceinte, 200 points. Tu ne salues plus Marie, tu la méprises, et lorsque tu ne sers plus à rien ? On te pend. A la retraite, par exemple…

Entretien avec Rodrigo García : https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Roi-Lear/ensavoirplus/idcontent/5647

Mise en scène : Emilio García Wehbi (2013)

« Vous êtes tous des fils de pute » (« Todos vosotros sois hijos de puta ») (2001)

Pendant qu’un comédien dit tout le texte, deux partenaires lui assènent une récompense (une bise) ou un châtiment (une beigne). Le texte se constitue d’une série de fragments présentés comme autobiographiques. Devant son fils épicier porteur d’une carabine, son père vient de se faire sodomiser dans l’arrière-boutique d’un vert répugnant. Parce qu’il « joue » avec son arme, le coup de la carabine part… Quelques temps plus tard, parce que son père a failli commettre un crime, la famille doit déménager. Des années plus tard, de retour de la fac, l’enfant, devenu jeune homme, apprend par un mot que sa mère lui a laissé devant son repas du soir (tandis que son père et elle sont partis se coucher) que son premier chien est mort. Encore des années plus tard, sa mère lui envoie un mot afin de le prévenir que leur deuxième chien est mort. Lorsqu’il était enfant, il se souvient qu’en compagnie de ses copains il jetait des pierres lorsqu’il voyait des chiens « se coller cul contre cul ». Le narrateur continue de remuer ses souvenirs d’enfance. A partir de 1988, il commence par se donner des règles de vie. La première d’entre elles : « Je méprise ceux qui s’enferment jeunes dans la plus saine et la plus sûre des vies. » Il n’y avait ni amour ni haine entre ses parents et lui. Les souvenirs continuent de se succéder. A dix ans, les cerfs-volants. A dix-sept ans, son premier vol : « c’est comparable à la sensation de baiser une femme ». Plus tard, l’inauguration d’un Mc Donald dans la rue principale d’un village. Lors de ses parties de football avec ses copains, il demandait de l’aide à son père boucher pour graisser le ballon. Son ami Pupi lui enseignait comment éplucher une orange. Lors d’un séjour à Buenos-Aires, il se sentait étranger dans son pays natal. Quand il rentrait chez lui, on le regardait comme un phénomène d’attraction de foire. Il se sentait « bi-patride ». D’autres réflexions lui viennent à l’esprit. Si l’on ne peut pas comprendre une expression d’une langue étrangère, comment deux pays peuvent-ils parvenir à se comprendre ? Il souhaite élever sa capacité de vivre à 100 %. Le drame de sa vie est de ne pas avoir tout vécu, de ne pas pouvoir tout vivre, de pouvoir vivre une chose mais de devoir passer à côté d’une autre. Il décrit un cliché de guerre. La photo montre deux enfants. Les deux enfants sont son frère aîné et lui. Il se rappelle du jour où il a écrasé dix moineaux sur son pare-brise.  Nous vivons une époque où nous devons être « sûrs de soi ». Quand il était enfant, il donnait des coups de main à son père pour découper la viande. Si lui-même a une conscience de classes, sa mère n’en a pas. S’il a conscience de se faire baiser quand il fait de sales boulots, sa mère n’en a pas conscience.  Le vrai témoignage n’existe pas. L’autoportrait non plus. Il aimerait faire l’inventaire de « tous les endroits où il aurait aimé vivre, de toutes les personnes qu’il aurait connues, de tous les livres qu’il aurait lus, de tous les morts qu’il aurait aimé sauver, de tous les emplois sans vocation, de tout ce qui n’est pas fondamental et de tout ce qui l’est, de toutes les personnes qu’il a rencontrées et qui lui ont posé des problèmes. » Il voudrait inventorier « toutes les fêtes, toutes les brunes, toutes les blondes, toutes les rousses, toutes les libertés de mouvements, tous les abandons, toutes les limites congénitales, tous les oublis, les émotions, les banalités, tout ce qui se passe dans les pavillons de banlieue, tout ce qui se passe dans les bidonvilles. Tous ceux qui aimeraient le voir trébucher, les pauvres chéris. Tous ceux qui se contentent de la vie qu’ils mènent. Toutes les trahisons consommées dans un dernier baiser… »

« Fallait rester chez vous, têtes de nœud » (Haberos quedado en casa, capullos) (2002)

En lieu et place d’une pièce au cours de la laquelle ils devaient se livrer à la tuerie organisée de divers animaux déposés de manière incompatible dans un aquarium, cinq personnages se livrent à cinq monologues. Dans le premier monologue, un homme, porteur d’un tee-shirt « I love Base-Ball » (?), n’aspire plus qu’à foutre des baffes. Rien de telle qu’une bonne raclée. Il joue sur les mots : « On parle de raclée mémorable, quand il reste quelque chose d’intact à l’intérieur du cerveau » ou bien encore : « Donner une raclée veut dire baisser la main, et non lever la main ». La bonne raclée doit d’abord être expérimentée sur les animaux avant de l’être sur les personnes. Sur la scène, un petit lapin blanc se sent tout disposé, sans encore le savoir, à la recevoir… La bonne raclée n’est pas une mise à mort du récepteur (cela reviendrait trop cher, vu le prix en cours des obsèques) mais un dialogue avec lui. La raclée doit être administrée sans témoin, sinon l’administrateur de la raclée se transforme en acteur, et cela ne serait pas bon pour lui. A défaut de ne pouvoir les donner au Président et au Premier Ministre, il faut donner les raclées aux Juges, ou au petit lapin sur scène. La bonne raclée est une raclée gratuite. Elle doit être injustifiée et doit avoir ni rime ni raison. Le bon donneur de raclée ne doit avoir aucun antécédent dans son existence qui puisse justifier qu’il soit devenu donneur de raclée. La bonne raclée n’a d’autre raison que la rencontre entre la spiritualité du donneur de raclée et la spiritualité du récepteur de la raclée. C’est un dialogue de spiritualité à spiritualité. A présent, l’homme s’apprête à avoir ce dialogue avec le petit lapin…

Dans le second monologue, un homme aimerait bien savoir ce qui fait marrer les autres. Selon lui, vu la mésaventure qu’il lui est arrivée : le fait de devoir remplacer la pièce d’une entre-tuerie entre animaux, par une autre pièce, on ne peut pas vivre en pensant avec la tête d’un autre. Mettant la phrase en application ou prenant la phrase au pied de la lettre, il imagine que l’on mette la tête décapitée de quelqu’un sur le corps tronqué d’un autre. Qu’on procède ainsi à l’école par exemple, que tous les pions, les profs et les élèves échangent leurs têtes. Les parents, ayant baisé toute la journée, arrivent à l’école afin de chercher leurs enfants et découvrent qu’ils sont tous décapités avec la tête d’un autre. Pour en discuter, les parents se réunissent et se distribuent des baffes. Dans la foulée, viennent les abus sexuels qui n’en sont jamais vraiment…

Dans « Moi aussi j’ai eu une enfance merdique et je ne m’en plains pas », un nouveau personnage professe de « grandes » philosophies : ce qui est bon pour les uns ne l’est pas pour les autres. Il lui est impardonnable d’être né. Dans sa famille, sa mère était prévenante, mais son père mettait tout le monde en boule. Pour procurer à sa mère la même liberté sexuelle que son père s’octroyait, le narrateur emmène sa mère à une partie fine. Mais personne ne veut baiser sa mère de 70 ans…

Dans « Putain de toi et putain de moi », il est question de tromperie sur la marchandise. Les pizzas vendues avec l’argument de vente « double-ration de fromage » n’ont jamais qu’un « tout petit peu de fromage ». Il est impossible d’échapper à la trahison humaine. Il souhaiterait vider l’eau de l’aquarium, tel était son projet de départ, pour que les poissons s’asphyxient…

Dans « Je crois que vous m’avez mal compris », un parent annonce à son enfant qu’il n’ira pas à l’école aujourd’hui mais qu’il va trouver du travail afin d’apprendre ce que signifie : « Gagner sa vie ». A l’instar de ses prédécesseurs, l’homme continue de dispenser ses leçons et conseils : « Tu achètes un livre et tu soulignes une phrase toutes les deux pages, comme ça quand quelqu’un te l’empruntera, il croira que tu l’auras lu ». Le parent annonce à son enfant : « Je vais te présenter un drôle de bonhomme… », tout en s’étonnant de n’avoir jamais vu le chien Rintintin copuler dans le feuilleton du même nom. Pourtant, voir le chien Rintintin copuler serait profondément didactique. L’homme est pour la libération de tous les animaux domestiques : le poney, Flipper le dauphin, le chien Rintintin, l’otarie… L’otarie, à qui on apprend des tours, n’est qu’un misérable pitre. Lorsqu’il avait huit ans, le narrateur voulait empoisonner le poney du photographe sur lequel il faisait monter les enfants afin de les prendre en photo…

« Mon cœur pleure, il n’y a pas de mots » est le manuscrit que l’auteur souhaitait apporter aux comédiens pour la séquence de l’aquarium plein de bestioles (qu’il n’a pas pu réaliser parce que le festival où cela devait se jouer l’inondait de fax émanant de sociétés protectrices des animaux et parce que ses comédiens désapprouvaient la pièce et ne voulaient pas la jouer). Dans le même aquarium, les comédiens devaient apporter tour à tour un poisson, vider l’aquarium, un hamster, remplir à nouveau l’aquarium, un petit oiseau, vider à nouveau l’aquarium, une tarentule ou une vipère, un lapin, un chat, puis ils devaient introduire le tuyau d’une bonbonne de gaz dans l’aquarium… Au cours du final, le titre de la pièce « Mon cœur pleure » « Il n’y a pas de mots » devait s’inscrire en toutes lettres, dans un premier temps sur le torse, et puis dans un deuxième temps sur le dos dénudés, des acteurs.

Mise en scène : Pascal Antonini

Dirección : Cristina Rota

« L’avantage avec les animaux, c’est qu’ils t’aiment sans te poser de questions » (Lo bueno de los animales, es que tu quieren sin preguntar nada » (2003)

Trois personnages (L’un Carlos vient d’apprendre à 36 ans qu’il a un cancer) devisent de la vie et de la mort. Dans une mauvaise blague, qui fait pourtant bien rire, le médecin annonce à Carlos une bonne et une mauvaise nouvelle ; la mauvaise, c’est qu’il a un cancer ; la bonne, c’est que le médecin se tape son infirmière… Les trois personnages discutent du langage. Que signifie : « Tomber malade » ? Que-ce que la maladie ? Qu’est-ce que guérir ? Hospitalisé à la « clinique de Mon Cul »,  Carlos y a laissé « le respect et la dignité ». Ceux qui sortent vivants de l’hôpital oublient trop facilement, ils n’ont pas de reconnaissance envers le personnel hospitalier. Le patient a le temps de réfléchir : on est seul dans les mauvais moments, mais on était déjà seul dans les bons. Carlos a un chien de trois mois, mais il n’aime pas jouer avec. Alors, il le jette dans la rivière. A l’article de la mort, Carlos s’insurge contre les réponses-bateaux apportées à certains questionnaires, du type : « Moi, ma meilleure qualité est que mes amis peuvent toujours compter sur moi », alors qu’il s’agit du minimum que l’on peut attendre de n’importe qui. Lorsque tu viens de perdre ta meilleure amie, les pompes funèbres t’appellent pour savoir quelle inscription tu veux mettre sur la couronne funéraire… Les funérailles sont des cirques, des cérémonies de pacotille. Les vies de couple sont généralement des supercheries. Les supercheries sont partout. A la Fnac, tu trouves trente-six manuels sur l’éducation des différentes catégories de chiens, les boxers, les bull-dogs…, tu ne trouves aucun manuel sur l’éducation des différentes catégories de bébés. Par exemple, le petit bébé arabe, ce serait bien qu’il sache ce qui l’attend… Les meilleurs moyens de tuer un chien ou un enfant sont identiques : il suffit de lancer un ballon juste avant le passage d’un camion. Depuis qu’il s’est tiré de son cancer, Carlos a envie de vivre d’une toute autre façon. Elena préfère les chiens aux hommes, parce que lorsque les chiens s’aperçoivent dans un miroir, ils aboient. Les trois amis se passent des diapositives de cimetières. Elena raconte qu’elle a préféré au chenil prendre un chien triste au milieu de six chiens joyeux. Mais depuis, elle sature de son chien. A l’hôpital, les médecins viennent de lui apprendre qu’ils ne peuvent pas opérer sa mère (elle aussi est hospitalisée). Alors, elle conseille aux médecins de congeler sa mère, de lui laisser le temps de faire ses études de médecine et dit qu’elle viendra opérer sa mère elle-même lorsqu’elle aura terminé. Elle hésite à abandonner son chien en forêt. A l’hôpital, l’infirmière vient réveiller sa mère malade à six heures du matin en lui criant : « Bonjour ». Pourquoi sa mère s’accroche-t-elle à la vie ? Quand elle lui rend visite, elle préfère lui dire : « Bonjour pauvre conne, tu n’as plus que 48 heures à vivre. » et elle se met à lire le journal à son chevet. Pour prier qu’elle reste en vie, elle veut aller mettre des cierges devant le Saint-Sébastien de Guido Reni au Prado, mais les gardiens du musée le lui interdisent. Ils craignent qu’elle mette le feu au musée. Elle aimerait emmener sa mère et son chien à la campagne, pour les abandonner. Elle ne veut pas laisser sa mère crever pendant des années au milieu des tubes et de la ferraille, entourée d’infirmières faussement attentionnées. Elle décide de sortir sa mère de l’hôpital sur un fauteuil roulant. Elle l’attache solidement sur sa moto. Pour être suivie par le chien, elle emporte 3 kg de viande. Elle stoppe la moto. Ils font neuf kilomètres à pied, ça dure quatorze heures. Les médecins disent qu’elle ne souffre pas, mais qu’est-ce que ça signifie ne pas souffrir quand tu vois défiler sous tes yeux tous ceux qui te rendent visite ? Une standardiste répond au téléphone : « Hôpital, bonsoir ». Elle répond : « Bonsoir salope ». Elle laisse sa mère enchaînée à un arbre avec Beethoven au magnétophone. Elle va mourir : « Anoblie par la solitude ». La nuit tombée, elle se tire avec la lampe électrique et le chien. Puis elle rentre chez elle pour lire des poèmes…

Mise en scène : Christophe Perton.

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