« Dans la solitude des champs de coton » Bernard-Marie Koltès (1986)

Un homme, qui a quelque chose à « offrir » (ou à « vendre »), fait une adresse à un autre homme, qui contient en lui la disposition de « recevoir » (ou « d’acheter »). Cet homme, qui a quelque chose à « offrir », est en disposition d’attente, comme une sentinelle de quartier, à l’affût, et possiblement à une heure dangereuse. On parle de rapports sauvages entre les hommes et les animaux, dans un monde où la bestialité n’est pas niée, elle est même admise entre les animaux et les hommes, de la même façon, entre les hommes entre eux. C’est dans ce contexte de grognements entre animaux sauvages, dans le cadre d’une bestialité certaine, que ce troc s’effectue, que cette rencontre a lieu et que cette confession s’exécute. Entre le vendeur (le dealer) et l’acheteur (le client), le premier veut nouer un contact, une relation intime, exclusive, avec le second, nous pourrions presque parler… d’une confession amoureuse… du rapport amoureux qui se tisse entre l’offre et la demande. « Au corps défendant » de l’acheteur, le vendeur fait tomber le masque de la nature de ce rapport : à savoir celui du proxénète et du client, ou du rapport (bestial ?) entre la pute et son client. Ce rapport est évidemment marchand… Parce que le vendeur aspire à entrer dans l’intimité du client afin de « devancer son désir », parce qu’il aspire à pénétrer à l’intérieur de la pensée, du corps et du désir de l’acheteur, ce rapport est intrusif. Aux yeux du vendeur, l’acheteur est une « vierge mélancolique », une personne en attente, « en creux ». Désireux d’outrepasser l’inégalité de la relation, le vendeur vise à rendre ce rapport équitable. En effet, le vendeur nie le rapport d’inégalité qui est consécutif à la dépendance du vendeur vis-à-vis de l’acheteur. Ce disant, il opère une inversion dudit rapport tandis qu’il est le premier en situation d’attente : celle « d’être acheté » (ou de vendre ce qu’il a à offrir), c’est pourquoi entre les deux, il se montre le plus humble…

Sous la plume de Koltès, qu’arrive-t-il principalement entre ces deux personnages ? Ils exécutent des circonvolutions du langage. Chacun à part soi, ils tournent autour du pot de leur désir, autrement dit de leur demande, de leur motif, de leurs motivations, de leur raison « d’être là ». Ni l’un ni l’autre ne veulent énoncer (dire) ou reconnaître ce qu’ils veulent. Chacun veut garder à part soi sa part de mystère. Le vendeur au sujet de ce qu’il vend, le client au sujet de ce qu’il veut acheter (l’objet de son désir). C’est la raison pour laquelle, jouant au chat et à la souris, ou au jeu de poker menteur, l’un et l’autre jouent avant tout à des jeux de langage. Jeux de langage que l’un et l’autre doivent décoder. C’est aussi pourquoi leur langage est mystérieux et ne se laisse pas aisément percer, et pour eux-mêmes, et pour nous, spectateurs qui les écoutons ou lecteurs qui les lisons.  C’est pourquoi enfin leur langage est également poésie. L’un et l’autre alambiquent à loisir, de manière délibérée, leur langue de parade, que l’on peut qualifier d’amoureuse, ce qui finit par faire… Littérature. 

L’un et l’autre multiplient les comparaisons métaphoriques : le dealer accuse le client de vouloir « glisser une épine sous sa selle de cheval », il le compare à un « garçon de restaurant qui fait la note et énumère tous les plats que vous digérez depuis longtemps » Il tient sa « langue comme un étalon par la bride pour qu’elle ne se jette pas sur la jument »… L’un aurait pu marcher sur l’autre « comme une botte écrase un papier gras »…

S’ils s’expriment à visages découverts, ils parlent à coups d’énigmes et de mystères. Dans un environnement de meute de loups… ces énigmes et mystères comportent également les parts d’ombre qui sont communément les nôtres, qui nous effrayent, ces parts instinctives, ces instincts mauvais…

S’ils se prêtent à ce langage imagé (poétique), c’est également parce que l’un et l’autre (surtout le client) sont dans une stratégie d’évitement. Chez le client, l’obscurité (mallarméenne ?) du langage, le compliqué de l’idiome, le tourneboulé du verbe, correspondent à une manière d’opérer une fuite. Le client cherche à échapper au contrôle du dealer cependant que le dealer veut le soumettre.

Les deux protagonistes veulent savoir, entre les deux, qui va être en position de force ? Qui va avoir le plus de pouvoir ? Qui va être « roi » ? (On parle de « client roi », n’est-ce pas ?) Qui va dominer l’autre ? Est-ce l’acheteur qui a barre sur le vendeur en raison de son désir ou bien est-ce le vendeur qui a barre sur l’acheteur en raison de la marchandise qu’il possède et dont l’autre est frustré ?

A la suite de la logorrhée du premier locuteur, le client va répondre point par point au vendeur. Dans un premier temps, l’acheteur nie « catégoriquement » son statut d’acheteur. Le client répond par une fin de non-recevoir à ce rapport d’égalité que, entre les deux, le vendeur souhaite instaurer. Il rejette aussi cette position d’humilité du vendeur. Aux yeux de l’acheteur, cette humilité équivaut à de la flagornerie qu’il dénonce.

Alors, le vendeur poursuit sa cour « amoureuse » (sa parade), dans le dessein d’amadouer le client. Ce que le vendeur vise, c’est dompter le client, le discipliner, lui révéler sa nature de client, son statut d’homme désirant (ce que le client n’est pas disposé à reconnaître).

Non, dit le client, à rebours de ce que lui impute le vendeur, son désir n’est pas obscur, et surtout non, il n’est pas illicite.

S’ils s’adonnent à ces chicaneries, c’est parce que ces disputes de langage correspondent à une lutte, une joute. Le dealer laisse voir leur rapport de force. Du fait de la rétivité du client, le vendeur devient de plus en plus « menaçant ».

Dès lors, le client veut clore l’entrevue, prétextant ne pas être à l’initiative de la rencontre et ne pas avoir délibérément posé ses yeux sur le vendeur, et s’il l’a fait, de l’avoir fait par inadvertance.

La notion d’innocence est importante chez Koltès comme chez Pasolini. L’un (le client) est innocent « comme une abeille qui s’est déposé sur la mauvaise fleur ». A la notion d’innocence, Koltès ajoute la notion de gratuité (l’absence de tout mobile chez l’agresseur). Aussi l’autre (le dealer) va le frapper et être injuste envers lui « comme le fauve dévore la proie qui ne lui a rien fait ». Chez Koltès, la proie est victime uniquement par malchance d’avoir fait la mauvaise rencontre, au mauvais moment. La victime innocente est aveugle, mais elle peut également être « coupable » de son aveuglement.

Dans ces conditions d’infortune et de danger, à l’heure où l’on est dans ces lieux interlopes, entre chiens et loups, la meilleure défense pour le client (agressé), c’est l’attaque. Ces hommes entretiennent entre eux des rapports mystérieux, injustifiés, insensés. Il s’agit de savoir qui des deux dévoilera le premier l’objet de son désir et la nature de leur rapport, d’un côté le marchand, de l’autre le client.

Selon ce qu’il prétend, le vendeur aurait tout en stock, le client n’aurait qu’à exprimer son désir.

Leur belligérance gravite donc autour de cette « chose » (l’objet de leur « fièvre ») qu’ils ne nomment pas.

Il convient de dévoiler cet objet comme on l’exprimerait « dans la solitude d’un champ de coton » (quelle magie du titre !), car la seule souffrance qu’on inflige à l’autre n’est pas un coup que l’on porte, mais une chose que l’on ne dit pas, un non-dit, un mot ou une phrase inachevés, des points de suspension…

Toutefois, le client ne veut pas dévoiler l’objet de son désir car il ne veut pas tomber dans le piège du bandit trop étrange : la délinquance sans délinquance.

Afin de conclure le marché, ils sont prêts l’un et l’autre (le vendeur surtout) à toutes les compromissions. Le client peut acquérir cette « chose » pour un tiers (sa petite fiancée, peu importe). Dès l’instant que la valeur d’échange est satisfaite, la valeur d’usage pourra combler n’importe qui, du moment que la transaction soit faite.

Dès lors, le dealer opère la description de la marchandise qu’ils se sont échangés. Cette marchandise est immatérielle, donc peu appréciable. Elle est l’attente… et l’espoir.

La relation semble nécessairement être une agression. S’ils s’affrontent au final (« Alors quelle arme ? »), c’est uniquement parce qu’ils diffèrent cet affrontement. Au fil de la pièce, l’acte de vente devient de plus en plus agressif, parce que la nature de l’échange est de plus en plus explicite.

Entre les deux, la violence est bientôt à son comble. Ils s’apprêtent à se battre dans un combat sans règles, où il n’y a que des armes. Ils vont passer du langage aux gestes, de la parole aux armes. S’ils combattent, le sang coulera des deux côtés. Le combat à mort est inéluctable…

Bernard-Marie Koltès :

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s