« Sexus » Henry Miller (1949)

Lorsque le personnage peu recommandable de Cal dans « Combat de nègre et de chiens » de Bernard-Marie Koltès parle des livres qu’il lit, c’est avec la littérature d’Henry Miller (entre autres) qu’il espère attirer Léone dans sa caravane. Il faut passer outre (certainement) la misogynie (supposée) de Miller. Avant tout, Henry Miller, c’est une langue, un lexique, une verve, une exubérance, une truculence, une rutilance, une outrance de la langue, c’est parfois (souvent) une grande poésie, c’est un souffle, celui des vents du littoral ou de la haute mer, une littérature d’écorché. Parce qu’il s’agit d’une littérature qui se déguste (Parfois il faut sauter, sans mauvais jeu de mots, toutes les pages, certainement trop nombreuses, des récits détaillés de ses frasques sexuelles, dans lesquelles Miller se complaît pour attirer le lecteur – peut-être moins les lectrices -, ces pages érotiques, plutôt même pornographiques, qui devaient certainement plaire à Cal de Koltès : « la cour que l’écrivain fait au public pour être reconnu, dit Miller lui-même dans son roman, est ignoble »), il faut lire et relire les descriptions inouïes (oui, Miller c’est aussi une littérature de l’inouï) des descriptions de New-York irradiant « une lumière sale et vergetée sous le feu de calcium des projecteurs », cette ville qui vit : Où l’on trouve «  des maisons qui parlent… » (« S’insinue partout une sueur mammiférienne »), des docks, des bouges, du Bronx (« une tanière pleine de cafards »), de Broadway (« un clou rouillé dans une épave que la tempête hivernale avait vomie sur une plage déserte »), des appartements communautaires miteux (« personne ne voulait se colleter le problème des blattes. Il y en avait des millions »), et aussi les scènes de foires et de cabarets insensés où paradent des femmes troncs, des femmes-vipères, des contorsionnistes, des danseurs qui exécutent des flip flap, des culs-de-jatte, des « choreutes carpillantes », des bouffons incongrus qui jouent les « lubriques en fleurs », des « carpes déguisées en Navajos », des premiers rôles féminins en négligé, la vedette de la soirée dont « la pointe rose des seins est drapée de gaze transparente … »

Henry Miller n’aime qu’une ville : New-York. En dehors d’elle, c’est « faner et périr ». Toutefois, ajoute-t-il, « vous pouvez ériger l’orgueil altier de vos cités », Miller n’oublie pas que « plus bas dans les profondes fondations, vit une autre race d’hommes. Des hommes noirs, sombres, passionnés. La race des nettoyeurs, des dévorants, des vengeurs ».

Ses immenses pages de réflexions sur sa vocation d’écrivain (« écrire n’est pas un acte volontaire »), sur l’art et sur la littérature (« tout son entourage savait qu’il avait la gale d’écrire »), évoquent la récompense que peut recevoir un écrivain, à savoir celle où un être (le lecteur) vient le trouver « armé de la même flamme qui le brulait lorsqu’il écrivait ». Elles témoignent du travail de création qui : « ne peut pas se faire dans l’amitié , car l’amitié demande compréhension et réciprocité ». Pour se lancer dans une grande aventure, il faut être seul-e. « Rompre tous les liens » « S’enfoncer dans le désert ».

Plus tard, le narrateur devise avec ses différents colocataires (parfois ils vivent à six dans le même appartement) des écrivains, de leur longévité, de leur durée de vie : Conrad, Shakespeare, Lewis Carroll, London… Il a fallu soixante-dix ans à Melville pour être reconnu. Dix ans pour écrire un bouquin, dix ans pour trouver un éditeur et quinze à vingt ans pour que l’œuvre soit reconnue par le public. Mc Gregor fait le procès à Miller (le narrateur) de se prendre pour un artiste. Un artiste doit-il donner la preuve qu’il en est un ? Selon Ulrich, l’artiste jouit du fait de travailler, il jouit de la vie en réalisant son œuvre, même si elle n’est pas reçue.

Miller décrit le marasme que lui inspire son travail (rétributeur) de télégraphe. A son bureau, l’idéal de son supérieur hiérarchique (« une tête de con ») était l’obéissance du soldat. Le monde du travail, tel qu’il le connaît, lui parait voué à détruire en tout un chacun ce qu’il reste de civilisation…

Ceux qui étaient le plus en prise avec la vie étaient ceux qui créaient. La vie, c’était tout donner à la création, donc à l’écoute de soi. Miller avait un énorme appétit de cette vie-là. Que signifiait pour lui la création : un voyage accroché à la queue des comètes ! « Créer, c’est devenir une porte sans gonds » « Escaliers et escaliers contradictoires » disait Nietzsche. Créer pouvait devait donc vouloir dire : passer du réel à l’imagination, puis de l’imagination à l’invention. Quand on est de l’autre côté du miroir, cela fait peur. On peut ne pas trouver le chemin du retour, mais on peut également rester au bord des deux mondes. L’artiste est l’être qui cherche à s’exprimer parfaitement. Vivant dans ses œuvres, il vivrait une vie plus large. Le but de la création n’est pas uniquement d’élargir le champ de l’expérience, mais de l’aviver. Par-delà les réussites ou les échecs, l’artiste accroît sa vie.

Les œuvres offrent des interprétations sans fin. Elles peuvent paraître inintelligibles, c’est de cette inintelligibilité que jaillit la profondeur du sens. L’effet des œuvres de fantaisie peuvent se comparer à un élixir. Ce que l’on baptise « non-sens » porte en lui l’arôme et la saveur de ce monde plus vaste. Pourquoi ne s’est-il pas lancé en plein « non-sens » ? Parce qu’il a en eu peur. On ne peut pas démontrer que le « non-sens » existe. Créer, c’est se mettre en lien avec le « drame géant ». C’est cesser de travailler pour se consacrer à une activité d’un autre genre. Rien de l’esclave. Tout de l’explorateur plutôt. Créer n’a pas plus de signification qu’un cyclone ou qu’un volcan. Sa création peut donner naissance à une « vision éblouissante du vrai ». Le jeu de l’artiste, c’est de voir par-delà la débâcle et le désastre, pas le monde que l’on peut voir à l’œil nu, mais de l’autre côté du miroir. Il faut pour cela se dédoubler. Ne pas ne contenter de siéger dans son moi, mais devenir « moi… de son moi ».

Le narrateur-auteur parle de l’acte d’écrire avec son amie Rebecca : « Je suis encore ignorant de l’art d’écrire… Au fond, je me fiche éperdument des misères de ce monde. Mon seul désir est de m’ouvrir… Ce que je voudrais, c’est que tout le monde s’ouvre ».

L’auteur multiplie les galeries de portraits : son ami Ulrick, le docteur Kronski (« Il voulait toujours paraître le type plein de santé qui se porte au secours de tout le monde, se mêlant de tous les sujets même les plus pointus »), son ami Stanley (« un garçon qui a soif de meurtre »), Tilla « Jupiter de son nom de jeune fille, bâtie comme un cactus », la vieille Mélanie (« Parfois l’envie lui prenait de lui demander si elle ne s’était jamais fait enconner par un poney des Shetland. »), il exécute également (un exploit) au milieu du roman : le film de toutes les filles qu’il a rencontrées, même les éphémères ! Il évoque ses rapports à l’argent, ses dettes endémiques, son état de pauvreté.

D’emblée, le langage est hautement coloré, saisissant (« les fantômes valsent dans un brouillard sucré de gomme ruminée »). Enfiévré, le narrateur attend avec hâte (communicative) le rendez-vous qu’il a avec une femme… qui n’est pas la sienne. En route vers le lieu de la rencontre, un dancing, il est traversé par des idées désordonnées : « Pareil à un homme qui aurait filé en douce de la salle d’opération ». Quand il arrive au point de rencontre, la femme n’est pas là ! Il interroge les personnes présentes, nul ne peut lui dire où est Mara. Penaud, il rentre chez lui par le métro. Il n’a pas de problème de santé particulier, mais il lui manque quelque chose d’essentiel, vital… Bien que marié, il est « en manque d’amour ». Il se réveille le lendemain matin, et ne prenant même pas la peine de parler à sa femme, il se rend directement chez Mara. Il veut « la prendre et être pris ». Il se dirige vers sa maison en ne se faisant aucune illusion sur le changement du monde. Si elle est couronnée de succès, cette conquête ne changera que lui. Arrivé à bon port, il sonne d’une manière hésitante. Un grand jeune homme ouvre la porte et lui barre le passage. Elle n’est pas là…

Lorsqu’il retourne au dancing quelques jours plus tard, elle a laissé un mot à son intention : elle lui donne rendez-vous le lendemain…

Entre ses deux épouses, la séparation avec l’une, pour s’unir avec l’autre, le laps de temps où il entretient des rapports simultanés avec les deux femmes, le divorce et le second mariage, le roman retrace l’histoire de ce couple, momentanément désargenté (puisque Mona va devenir actrice de cinéma), qui passe d’un logis de fortune (souvent des locations collectives) à un autre (comment Miller faisait-il pour écrire dans ces cadres de vie instables ?)

Le roman s’ouvre sur la rencontre, qui nous tient en haleine, entre le narrateur-auteur et l’entraîneuse du dancing, pour laquelle il laisse tout tomber. « Il avait demandé une femme, on lui donnait une reine ! ». Il se poursuit par le flagrant délit d’adultère, la tentative de suicide de Mona (par empoisonnement), le divorce avec sa femme Maude. Puis son second mariage (qui n’est pas souhaité par le narrateur) avec son amante Mara-Mona dont il ne sait strictement rien (une partie du roman est consacrée à élucider qui est Mona : « Mais est-ce qu’on peut connaître vraiment les gens ? »), leurs continuelles scènes de ménage, jusqu’au mariage (sans faste : la cérémonie étant strictement fonctionnelle) afin d’exaucer le vœu de Mona.

Au bout de sept cents pages, le récit autobiographique s’achève par les visions hallucinantes du narrateur-auteur au cours desquelles ce dernier perd pied, entre en hallucinations et éprouve, en bon caniche qu’il serait devenu, le sentiment d’être tombé de Charybde en Scylla, d’une domestication… à une autre…

« Ouaf, ouaf, ouaf » sont les derniers mots du roman…

Henry Miller :

Portrait of the author Henry Miller (1891 – 1980), California, mid twentieth century. (Photo by Larry Colwell/Anthony Barboza/Getty Images)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s