« Notes de cuisine » (« Notas de cocina ») Rodrigo García (1998)

Une table où l’on pourrait cuisiner pour de vrai… Les hommes cuisinent, la femme non. Posée au sol, la reproduction du tableau de « La Joconde ». Les recettes de cuisine sont attribuées à Léonard de Vinci. Après l’avoir proprement insultée, les hommes se disputent la femme qui est peut-être, parmi eux, la seule à avoir un boulot. Ils présentent les recettes de cuisine qu’ils préparent, qu’ils mijotent même, à l’intention de la femme. Le premier prépare des testicules d’agneau à la crème et au miel… Le troisième prépare une terrine de vache : « Plongez une vache ou un bœuf dans une grande marmite. Laissez cuire pendant quinze ou seize heures. Etc. ». Tout en cuisinant, les hommes et la femme réfléchissent sur le sens de la phrase : « Je gagne ma vie. » Ce faisant, ils dissertent sur leurs goûts et sur leur temps de sommeil. Peut-être les personnages sont-ils frères et sœur ? En effet, lorsque l’un d’entre eux évoque une maladie d’enfance qu’il a contractée, les autres s’en souviennent… Leurs sentences, leurs maximes, leurs discussions à bâtons rompus sont le pendant des recettes de cuisine en gastronomie. Peut-on appliquer des recettes de vie comme on applique des recettes de cuisine ? Un personnage parle de ce qui le fait rire. Il ne comprend pas ce qui fait rire les autres, n’ayant pas le même humour qu’eux. Lui, ce sont Céline, Schopenhauer et Thomas Bernhard qui le font mourir de rire. Il poursuit l’inventaire de ce qui le différencie. Par exemple : on dit que les enfants procurent de la joie. Or, pour emmener les enfants à l’école en voiture à 7 h 00, il faut se lever à 5 h 30, il ne voit pas où est la joie. Dans la longue liste des servitudes liées aux enfants, il faut faire monstres courses pour leurs petits-déjeuners… Là aussi, il est difficile d’avoir des recettes pour éduquer les enfants. Soudain, des incidents en chaîne se succèdent après la réception d’une lettre qui annonce à l’un des hommes qu’il va recevoir un prix. Comme il a jeté la lettre à la poubelle, il doit la rechercher parmi les ordures. Le téléphone en profite pour sonner. Il ne peut pas répondre parce que ses mains sont trop sales. A l’autre bout du fil, c’est un membre du jury qui lui a remis le prix. Il lui dit « qu’il est un artiste et qu’à ce titre, il souffre », ce que l’artiste dément véhémentement, en vain. La personne à l’autre bout du fil lui apprend que le prix qu’il va remporter ne se convertira pas en argent, cependant qu’il s’agit là de son principal besoin, mais en une statuette qui lui « apportera du prestige ». L’artiste consent à se rendre à la cérémonie de remise du prix. Il a l’impression de se retrouver dans un « zoo ».Toutes les personnes présentes sont habillées « comme des artistes ». Finalement, le membre du jury a commis une erreur. Il n’est pas le récipiendaire du prix, il n’est pas appelé. Il n’a pas mangé parce « qu’il n’y avait plus rien au buffet ». Il a payé le taxi pour rien. Il n’a plus d’argent pour payer le retour. Il est trois heures du matin. Il habite à trente kilomètres. Il doit rentrer à pieds… Les discussions avec ses collègues cuisiniers reprennent. Il a deux amours : la boxe et la musique, deux choses pourtant antinomiques. Après qu’ils ont joué au « jeu du crétin », ils notent qu’il n’existe pas de recettes pour vivre une histoire d’amour ou en couple. Ils trouvent que les flics du monde entiers sont attifés comme des clowns : les gardes civils espagnols, les carabiniers italiens, les bobby’s anglais… Les couples, se disent-ils, sont plutôt fait pour les scènes de ménage. Dans la vie, on ne sait pas se conduire et il est difficile d’avoir des recettes et d’obéir aux règles, comme par exemple la coutume d’appeler un restaurant avant de devoir s’y rendre alors qu’en général les restaurants sont toujours vides. Comment fais-tu dans la vie lorsque tu vas au restaurant et que rien de ce qu’il y a sur la carte ne te plaît ? Lorsque tu ne veux pas de la mousse fraîche d’amande au caviar mais des frites avec du ketchup ? Lorsque le sommelier t’annonce qu’il a neuf cents références de vins à la cave ? L’homme réagit en demandant la bouteille la plus chère de la carte : 4000 balles. Pendant que le sommelier va chercher la bouteille, l’homme sort chercher un plateau de frites dans le fast-food voisin. Sous les yeux médusés du personnel, il déguste le meilleur vin du restaurant avec ses frites. La direction du restaurant est scandalisée, quand il considère, lui, que ce sont les prix pratiqués par le restaurant qui sont scandaleux. Il les traite de voleurs en s’empiffrant de ses frites au ketchup. « Trois étoiles au Guide Michelin et ils sont incapables de lui faire cuire des frites ! » Il sème ensuite le même désordre dans l’hôtel le plus proche. Les voitures de police arrivent. Son comportement met à bas toutes les règles de bonnes conduites, de bienséances et les normes… Pendant trois pages, la femme fait l’inventaire de ses attentes : « Tronçonne-moi, déflore-moi, lessive-moi… » Quand ils devisent de l’art, ils ne sont pas plus consensuels : « Je n’ai jamais rien vu de plus ennuyeux que le musée d’Amsterdam où sont exposées les toiles de Van Gogh, on dirait une Caisse d’Epargne. » « Moi, je souffrirais si je peignais ce genre de cochonneries ». Un autre râle contre les coutumes des voyages aériens. « Pourquoi le pilote cause-t-il toujours pendant son vol au risque de se déconcentrer ? » Le passager ne veut surtout pas que son avion s’écrase en France : « Entre deux morceaux de baguette beurrée ». Pendant le voyage, tout l’insupporte : pourquoi les hôtesses t’offrent-elles un repas tandis que l’on vient tout juste de décoller ? « Le voyage dure deux heures, et on te sert à manger !?! »  On te distribue des revues à la con, on projette des films américains à la con. On te réveille pendant que tu viens juste de t’endormir pour te demander de passer ton plateau-repas. Pour la cérémonie de son mariage, un autre convive veut louer un grand stade et inviter des présidents. Les invités noirs auront de la nouvelle cuisine et les présidents : Clinton, Chirac, etc. auront des sandwiches au chorizo. Dans le stade, les figurines du gâteau de mariés mesureront deux mètres de haut. Des stars seront invitées, mais également quinze mille Africains. Les cuisiniers reprennent leurs conversations au sujet de la reproduction de la Joconde. Puisque personne n’en veut chez lui, ils envisagent de la jeter à la poubelle…

Rodrigo García :

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