« Quai Ouest » Bernard-Marie Koltès (1985)

Elle ne sait pas où elle est. Elle redoute d’être accostée par une bande de types. Elle se sent dans un trou noir. Elle entend des bruits, des cris de chiens sauvages. Elle ne voit pas le sol, elle ne perçoit pas ce qui rampe à terre. Elle est perdue. Fatiguée.

Il prétend savoir où ils sont. C’est lui qui les a guidés à cet endroit, il n’est pas venu de manière autonome parce qu’il n’a pas le permis de conduire. A présent qu’il est arrivé, il lui donne congé. Il affirme qu’il s’en sortira tout seul. Il propose qu’elle rentre en voiture. Il rentrera par ses propres moyens.

Il veut se dédouaner d’elle ou bien qu’elle se dédouane de lui.

Elle ne veut pas le laisser seul ici, dans ce non-lieu, ce quartier abandonné, dépourvu d’éclairages publics, qui n’est peut-être pas « sécure » (qui ne l’est certainement pas). Ils ne savent pas où ils marchent, ils n’y voient goutte. Elle parle pour les rassurer. Ils sont nouveaux-venus dans une sorte de bout du monde, un dock, un trou, sans lumière et sans moyen de se repérer.

Autrefois, ce quartier était normal. Il était habité. Il y avait des commerces. Il est devenu un no man’s land, un terrain vague, un quartier de cafards (par la faute des propriétaires, dit-on), un coupe-gorge.

Son accompagnateur a disparu. Le moteur de la voiture vient de s’arrêter. Elle se retrouve seule dans le noir, abandonnée, dans ce lieu insécurisant.

Il s’appelle Koch.

Elle s’appelle Monique.

Koch est venu ici pour se suicider, c’est certainement pourquoi il a choisi ce bout du monde.

Il demande de l’aide pour qu’on le guide jusqu’à la berge,

Il prie qu’on l’excuse de troubler la quiétude de ces lieux.

Il demeure mystérieux quant à ses intentions, mais il assure, à qui l’écoute, qu’elles ne sont pas coupables.

Koch s’adresse à quelqu’un qui semble en avoir après son argent.

Au sol, il a déposé son portefeuille, sa montre, sa bague, ses boutons de manchette.

Il est dévalisé ? Ou bien il achète un service ?

Charles lui saisit le bras.

En la personne de Koch, Charles croit voir un administratif qui viendrait chasser les squatteurs de ce quartier en déshérence.

Charles vit hors de la société.

Un « vrai » travail l’attend : videur de boîte de nuit, une place de gorille dans un club.

Pensant qu’il s’adresse à un délogeur, Charles affirme que ce dernier ne trouvera rien d’illicite ici.

Son nihilisme est absolu.

Quand Charles réalise qu’il a à faire, non à un administratif, ni à un policier, mais à un simple « particulier », un homme riche venu dans un no man’s land pauvre… la peur change de camp.

Charles convoite les chaussures de Koch.

Charles peine à croire que Koch est venu ici sans être armé parce qu’il ne viendrait à personne l’idée de venir ici sans l’être.

Koch annonce qu’il est venu pour se suicider : il a fait perdre une grosse somme d’argent à son entreprise. Il ne supporte pas cette responsabilité. Il a détourné de petites sommes d’argent jour après jour, et comme on l’a laissé faire, ces petites sommes ont fini par constituer un gros paquet.

Charles se fait l’intermédiaire entre Abad, le silencieux, peut-être le maître des lieux, et Koch l’intrus.

Les deux parties ne se comprennent pas parce qu’elles ne fonctionnent pas de la même manière.

Les petits escrocs, qui se présentent toujours comme des innocents, n’ont pas la même logique que le détourneur de grosses sommes d’argent qui avoue son délit et qui veut mettre fin à ses jours.

La vie est un troc. Même la mise à mort s’achète. Charles et Abad ne veulent pas aider Koch à mourir si celui-ci n’a rien à leur donner en échange. Ils veulent du cash.

Charles et Abad ne souhaitent pas que Koch se suicide ici parce que sa mort attirera la police.

Ils sont tous les trois illégaux. Seulement, l’un est riche pendant que les deux autres sont pauvres.

Charles ne comprend pas qu’un riche veuille se suicider.

Et par surcroit, en cet endroit. Chez eux.

Charles veut dévaliser Koch.

Koch ne veut pas donner ses chaussures.

Koch met deux pierres dans ses poches.

Fak et Claire s’arrêtent.

Parce que Claire l’a accompagnée jusqu’à la porte du hangar, Fak veut qu’elle entre plus profondément à l’intérieur du bâtiment et qu’elle le suive jusqu’à la cavité la plus obscure. Mais Claire ne veut pas faire un pas supplémentaire. Claire sent que Fak attend « quelque chose » d’elle, qu’elle ne veut pas donner.

L’invitation sexuelle est de plus en plus explicite.

Quand ils auront consommé, Claire pourra émettre un jugement ou pas, elle pourra dire si elle y consent ou pas. Comment peut-elle émettre un avis si elle n’a pas essayé ? Fak essaie de l’embrouiller.

A l’image des autres personnages, Fak et Claire alambiquent, controuvent. Ils font des circonvolutions. Ils ne nomment pas l’objet de leur désir, ni de leur appréhension, mais les sous-entendent. Ils parlent avec le souhait de dissimuler. Non frontalement. Ce qu’ils disent correspond à une stratégie, une conquête ou une parade amoureuse, ils parlent à demi-mots, par allusions, en biaisant. La conversation est toujours une négociation, un deal. Pour faire advenir l’autre au consentement, il faut accomplir des jeux de langages. Claire cherche à échapper à l’emprise de Fak par les mêmes moyens. L’un et l’autre accumulent les nuances. Ce sont ces nuances du langage qui comptent. Ils progressent à coups de sophismes.

Au beau milieu du troc, Claire et Fak sont surpris par la présence d’une femme.

Il s’agit de Monique.

Elle est inquiète. Elle a entendu un « plouf ».

Reconnaissant le briquet de Koch entre les mains de Fak, Monique demande à Fak ce qu’il a fait de l’homme qui l’accompagnait.

Pour qu’ils lui viennent en aide afin de sauver Koch, Monique propose de l’argent à Fak et Claire. Les deux jeunes se révèlent des aides de piètres qualités.

Porté par Charles, Koch « fait son entrée », trempé.

Monique se précipite à son secours, ni Charles, ni Fak, ni Claire ne lui viennent en aide.

Koch s’est cassé le pied. Il s’évanouit dans les bras de Monique.

En présence des deux intrus, Charles, Fak et Claire règlent leurs comptes familiaux. Qu’est-ce que Fak fabrique avec Claire ? En quoi cela le regarde-t-il, demande Claire ? Est-il vrai que Charles veuille partir avec la voiture des intrus et quitter leurs parents sans un adieu ? Claire refuse de rester seule avec leur mère. Aux yeux de Claire, Charles et Fak sont comme deux chiens qui se lèchent le cul. Ils sont oisifs (chômeurs), mais ils disent qu’ils sont toujours occupés. Claire menace de tomber enceinte. Charles ne veut pas la protéger. A quatorze ans, Claire doit se débrouiller toute seule. La petite sœur menace de dénoncer la fuite de son frère auprès de leur mère. Claire ne veut pas le perdre, mais Charles a l’esprit ailleurs.

Leur mère fait son entrée. D’un souffle, elle demande à Charles ce qu’ils vont pouvoir tirer de ce « pigeon », Koch, entré sur leur terrain vague et qu’il faut « saigner jusqu’à la dernière goutte », avant qu’il ne s’en aille avec « sa poule ». Comment eux, les crevards, vont-ils pouvoir tirer quelque chose de ce riche intrus, tombé là par hasard, comme un don du ciel ? Comme un cheveu sur la soupe ? Avec son verbe haut, Cécile veut tirer Charles de sa torpeur et l’arracher à l’inaction.

Au quai ouest, tout le monde trafique. Cécile veut trafiquer comme tout le monde. Personne ne se fie à personne. La méfiance règne, même entre la mère et le fils. Cécile soupçonne Charles de vouloir tirer les marrons du feu pour lui seul, elle veut avoir droit à « sa part du gâteau ».

Quand il ne laisse pas de réclamer qu’elle l’appelle Charles, elle l’appelle Carlos et lui rappelle constamment ses origines. Elle, qui a la nostalgie de son pays natal, est touchée par le fait que son fils renie leurs racines. Nonobstant, elle veut que son fils reste avec elle, « dans la merde d’ici ».

Ils se méfient les uns des autres. C’est au tour de Charles de soupçonner Abad de faire « son petit bizness séparé ». Ils ont intérêt à rester unis. Tous « les autres » ont quitté les lieux, il ne reste plus qu’eux deux. Charles en appelle la fraternité d’Abad, le mutique.

Du sable et des coquillages plein les oreilles, Koch, tout mouillé, toujours évanoui, sèche au soleil entre les bras de Monique. Charles en a après sa Jaguar.

Cécile fait la rencontre d’Abad. Elle veut fumer une cigarette avec lui. Elle cherche à se rapprocher de lui (comme Léone était en quête d’un rapprochement avec Alboury). En règle générale, elle s’entend bien, selon ses mots, avec « les bêtes sauvages ». Dieu a l’habitude de distinguer les animaux purs des animaux impurs. Fumer une cigarette en sa compagnie lui fournira la possibilité de respirer avec un sauvage, de frayer, avec lui, entre bêtes sauvages. Elle demande de l’aide à Abad, mais elle sent bien qu’elle ne peut rien attendre de lui. Les sauvages ne s’entraident pas. A ses yeux, Abad porte la responsabilité de tout ce qui lui arrive. Autrefois, ils étaient dans un monde sans bonheur ni malheur. Depuis que les Abad sont arrivés, ils vivent dans un monde de douleur. En présence d’Abad, Cécile exprime sa part d’irrationalité. Tous ses malheurs proviendraient de gens comme lui.

Fak et Claire reprennent leurs jeux de langage. Fak n’a toujours pas obtenu ce qu’il voulait. Ils se promettent d’avoir une relation physique « lorsqu’il fera noir ».

Charles vient dire à Abad tout le contraire de ce qu’il lui avait dit lors de la précédente scène : il ne veut plus de sa solidarité. Il le lâche. Il part. Il vient lui dire adieu. Il part faire le videur de boîte de nuit. Il fait le constat qu’ils ne se sont jamais compris. Charles préfère partir « là-bas ». Parce que là-bas, c’est le haut, tandis qu’ici, c’est le bas. C’est la raison pour laquelle, il préfère passer de l’autre côté, tandis qu’Abad n’y passera jamais. Charles, fataliste (fataliste pour les autres), pense qu’il fallait bien que ça foire un jour pour Abad. Charles multiplie les motifs de son départ : il se sent déjà vieux, il ne veut pas être vieux, il se sent ringard, il ne veut pas être ringard. Il ne veut pas que les mecs de quinze ans le dépassent, alors il préfère partir, plutôt que de courir le risque de devenir leur esclave. Il veut en finir avec sa petite vie de malfrat. Il veut devenir honnête, gagner du fric. C’est du côté du travail et de l’honnêteté que le pognon se trouve. Si Charles quitte Abad, c’est également parce qu’il le trouve trop con. Il lui demande de rester tranquille et lui fait ses adieux.

Koch est demeuré entre les bras de Monique. Monique fait tout ce qu’elle peut pour le soulager, mais elle ne peut pas grand-chose. Elle reproche à Koch sa tentative de suicide et surtout de s’être raté. Koch a détourné 7 millions et il ne se souvient pas de ce qu’il en a fait…

Cécile et Rodolphe entrent.

Cécile se présente comme pauvre face à Koch, le notable, afin qu’il ait pitié d’eux, les pauvres, et qu’il leur vienne en aide, au moment précis où c’est lui qui est diminué et qui a besoin d’aide. Mais elle persiste. Elle fait la présentation des membres de sa famille : Rodolphe, son mari, détruit par la guerre, durant laquelle il a perdu ses deux pieds et presque toute sa tête ; Charles, son fils, qui l’a soutenu, lui le notable, dans sa chute. Lorsque Monique lui demande un téléphone pour appeler de l’aide, Cécile rétorque que ce sont eux, les pauvres, qui ont besoin de secours. Dans son pays, c’est elle, Cécile, et les membres de sa famille qui sont des notables. Là-bas, ils sont propriétaires, ils ont une maison. Cécile est venue dans ce pays parce qu’elle voulait faire de son fils « un monsieur 1ère catégorie ». Là-bas, son mari Rodolphe est honoré, tandis qu’ici, il est traité comme un chien.

Monique ne comprend pas de quelle guerre parle Cécile…

Comme ils partent ensemble chercher la montre de Koch, Monique se retrouve en tête-à-tête avec Fak…

Charles se dispute avec Rodolphe. Le fils demande à son père de se terrer. Rodolphe supplie son fils de ne pas le frapper.

Après le départ de son fils, Rodophe demande à Abad de s’approcher. Le même qui pliait l’échine devant Charles parle à Abad durement. Il le traite de négro (Abad est-il un négro ?). Il l’accuse de ne pas être régulier… Ce ne sont pas les blessures de guerre qui font que Rodolphe se traîne continuellement, c’est parce qu’il porte toujours une kalachnikov sous le manteau. Rodolphe explique à Abad le maniement de l’arme puis la lui remet en lui demandant de tuer ce fils qu’il craint tant… Il ne peut pas le faire lui-même parce qu’il est trop vieux, foutu et parce que ses mains tremblent… Rodolphe pleure. Si Abad n’exécute pas sa demande, il dénoncera sa situation irrégulière, si ce n’est pas lui qui le livre à la police, ça sera Charles, si ce n’est pas Charles, ça sera Cécile… A quai ouest, c’est chacun pour soi…

Cécile pleure dans les oreilles de Rodolphe qui la fait passer d’un endroit merdique à un autre. Rodolphe la traite de putasse et la somme de cacher ses jambes qu’elle montrait à Koch dans la scène précédente.

Fak accepte de donner la montre de Koch à Monique en contrepartie d’une prestation sexuelle. Elle lui en aurait promis une.

Koch dénigre Charles parce que Charles aime l’argent matériel, tandis que le seul argent respectable, selon Koch, est l’argent immatériel. Koch traite Charles de con.

Monique n’est pas habituée à être maltraitée comme elle l’est depuis qu’elle est arrivée en ce lieu. Elle les maudit tous.

Le chaos perdure.

Abad apparaît fusil-mitrailleur à la main. Il est, comme Koch, trempé jusqu’à l’os… Cécile, la notable d’ailleurs, cherche à se solidariser avec Koch, le notable d’ici, contre tous les sauvages des alentours, mais Koch refuse. Abad tend son arme à Charles, qui prétendait qu’on ne pouvait faire du business qu’en étant armé, mais Charles sort. Koch ramasse l’arme et demande à Abad de l’accompagner jusqu’à la jetée. Monique veut appeler la police. Ils sont environnés de jappements de chiens. Cécile tombe, morte apparemment, ce qui provoque le rire de Rodolphe.

Koch et Abad se retrouvent sous une pluie de grêles sur la jetée. Koch somme Abad de « se dépêcher ». Koch se demande s’il parviendra tout seul à faire marcher la Kalachnikov… Si Abad ne l’aide pas, il menace aussi de le dénoncer à la police. S’il ne le fait pas, ce sera Monique, cette « crasseuse » qu’il déteste, qui le fera. Parce qu’à quai ouest, c’est toujours chacun pour soi.

Les rencontres entre « gens du monde » et « gens qui ne sont rien » devraient être interdites. Il faudrait réellement se haïr, comme « la peau hait le vitriol ».

Koch demande à Abad qu’on en finisse. Il a froid. Il a mal. Abad pose la main sur le fusil-mitrailleur.

Fak et Claire passent dans le trou noir. On entend une rafale de détonations venue de la jetée. Lorsque Claire s’accroche à Fak, après la baise, il lui demande de se taire, la frappe et s’éloigne en direction des coups de feu.

Charles impose son adieu à Rodolphe, car son père est le seul à qui il a envie de dire adieu, cependant que ce dernier lui demande de fermer sa gueule.

Charles est dans l’âge où il a besoin de baiser des femmes, d’avoir de beaux costumes et de gagner de l’argent, au contraire de son père, selon Charles, qui est sourd, aveugle, vieux, brisé, et trop cassé pour tout ça.

A cette heure, Charles vient demander la bénédiction à son père qui refuse de la lui accorder.

Selon Monique, Koch ne s’est pas tué tout seul, il a été tué, c’est pourquoi elle veut prévenir la police. Claire lui conseille de ne pas partir, le chemin à pied étant trop long, trop dangereux, elle se perdrait, elle lui demande de ne pas pleurer. Cécile et Claire s’éloignent en abandonnant Monique à son sort… Que va-t-elle devenir… ?

Les exigences de Cécile envers sa fille sont totalitaristes.

Claire se met en travers du chemin de son frère qui est sur le départ. Elle se remet complètement à lui, sans contrepartie. Elle lui fait un don d’amour inconditionnel.

Charles sort sans un mot.

La pièce se termine de façon nonchalante.

Fak, Charles et Abad se retrouvent sur la jetée.

Fak tire le corps de Koch hors de l’eau.

Pendant que Charles médite sur la mort, et sur le sort que Dieu réserve aux trépassés selon qu’ils sont riches ou pauvres, la vie au Ciel ressemblant furieusement à la vie sur Terre, Abad ramasse la kalachnikov et tire un coup de feu dans l’eau. La balle soulève une vague. Fak s’efforce encore d’extraire de l’eau le corps de Koch.

Abad poursuit ses tirs de Kalachnikov dans le fleuve. Ses tirs provoquent la pluie.

Peut-être qu’avec une fausse fiche de paie, on peut être admis par Dieu au ciel, blague Charles.

Abad tourne l’arme vers lui et le tue.

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