« Yonder » d’après « L’Empire des signes » de Roland Barthes, mise en scène Paul Benrahho (2021)

En art, y compris en théâtre, Paul Benrahho, jeune metteur en scène (il s’agit ici de son second coup d’essai, mais en réalité de sa première mise en scène) sait qu’il faut chercher un ailleurs. La langue de l’art n’est pas la langue d’ici. Elle n’est même pas la langue de maintenant. Elle est la langue d’un ailleurs. Avec « Yonder » d’après des textes de Roland Barthes, c’est cette langue d’ailleurs que Paul Benrahho et son interprète Anne-Laure Sanchez recherchent. Et lorsque que l’on entre délibérément en terre étrangère, une terre dont, par essence, l’on ne sait rien, quel langage parle-t-on ? Qu’articule-t-on ? L’artiste est peut-être celui qui plonge délibérément dans ces territoires inconnus et qui tente d’articuler « quelque chose », même de balbutier, maladroitement parfois, imparfaitement, mais l’on s’en fiche, on est reconnaissant à l’artiste de cette plongée en langue et en terre étrangères, qu’il exécute pour nous.

Pour Roland Barthes, et par capillarité pour Paul Benrahho, cette terre et cette langue sont le Japon. La terre et la langue japonaises.  Il aurait pu s’agir d’un autre pays ou d’une autre langue, mais de cela aussi l’on se contrefiche. Ce qui importe dans le travail de l’artiste, c’est de réussir à opérer ce dépaysement, dont il faut qu’il soit radical. L’artiste ne va pas parler la langue d’ici. Amateurs d’art, nous nous contrefichons de cette langue et de « cette terre d’ici ». Cette « langue et cette terre d’ici », nous y avons accès tous les jours, dans notre vie quotidienne, dans les médias, dans les journaux. « Cette terre d’ici et de tous les jours », l’artiste s’en détourne et lui tourne radicalement le dos.

Et c’est ce que fait Paul Benrahho dans « Yonder ». Sans violence, sans véhémence, avec douceur, en nous souriant, avec bienveillance, par l’intermédiaire du corps de son interprète Anne-Laure Sanchez, elle nous tourne radicalement le dos et demeure ainsi, dos tourné aux spectateurs, durant toute la représentation.

Qu’elle reste dos tourné ne signifie pas qu’elle ne nous regarde pas ! Attention ! Cela ne signifie pas davantage qu’elle ne s’adresse pas à nous ! La posture d’un artiste est peut-être celle-ci. Et c’est peut-être elle, certainement, que Paul Benrahho symbolise : l’artiste est celui qui nous tourne radicalement le dos, pour rester en lui-même, à l’intérieur de lui-même, tout en étant en connexion profonde (là où c’est peut-être même le plus profond) avec les autres.

C’est à cette expérience douce, fine, subtile, comme le papier de riz que l’interprète manipule à un moment délicatement, comme un art du Japon, c’est à cet éloignement, et par contrecoup, à ce rapprochement intérieur, toute en profondeur avec lui et avec nous-mêmes, auxquels « Yonder » convie.

Cette mise en scène est donc à la fois radicale, douce et subtile.

Par le dispositif inventé, nous sommes littéralement dépaysés (dans un pays qui n’est pas le nôtre), éloignés (mis à distance) et en même temps plongés à l’intérieur de nous-mêmes, le visage de l’interprète servant de support de projection durant le voyage. Par un jeu de caméra et de miroir, l’artiste se regarde nous regardant. C’est un jeu de « spécularité ». Dans l’art de la délicatesse (toute nippone), il se passe toujours quelque chose. Même à un instant, nous sommes plongés dans un palais de miroirs…

Comme il a pénétré en terre lointaine, une fois qu’il est y est (et « y être » est décidément le plus difficile à faire, avec justesse), l’artiste nous invite à le suivre dans une série d’expériences langagières, artistiques, littéraires et théâtrales.

Et ces expériences ne sont pas gratuites, ni redondantes, ni surtout illustratives, elles sont, comme elles doivent être, d’un « autre » ordre et en même temps du « même » ordre. « Ailleurs » et en même temps « ici ». Elles doivent nous faire éprouver par l’acte, par l’expérience (non gratuites, non redondantes, non illustratives, bis repetita) ce que les mots et les intentions « veulent » nous dire.

Faire de l’art, le jeune metteur en scène le sait, il le pressent, signifie toujours tout réinterroger, avancer bardé de ses pressentiments, tout en étant celui qui est ignorant (il apprécie « Le Maître ignorant » de Jacques Rancière). L’artiste est celui qui sait et qui en même temps sait qu’il ne sait rien.

C’est à cette expérience spéculaire-là que nous convie Paul Benrahho, d’après « L’Empire des signes » de Roland Barthes, qui lui-même se transporte, et nous transporte, dans un Japon imaginaire, pour une expérimentation de ce « savoir ignorant ».

Quel a été le « Japon » de Roland Barthes ? Et par voie de fait, celui de Paul Benrahho ? « Yonder » signifiant « là-bas », courez-y, à ce « là-bas », si vous voulez le savoir.

Extraits du texte :

« Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence ; réfracter dans une langue nouvelle les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l’inconcevable ; défaire notre « réel » sous l’effet d’autres découpages, d’autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l’énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l’intraduisible. La masse bruissante d’une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l’origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture, d’intelligence, de goût, l’image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu’il vous demande de reconnaître. Aussi, à l’étranger, quel repos ! J’y suis protégé contre la bêtise, la vulgarité, la vanité, la mondanité, la nationalité, la normalité. La langue inconnue, dont je saisis pourtant la respiration, l’aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m’entraîne dans son vide artificiel, qui ne s’accomplit que pour moi : je vis dans l’interstice, débarrassé de tout sens plein. »

« Yonder », d’après « L’Empire des signes » de Roland Barthes, mise en scène Paul Benrahho, avec Anne-Laure Sanchez, costumes Louise Yribarren, en coproduction avec la Cie Putsch/ Besançon. Roland Barthes voyage au Japon. Il lit, décode ce pays à travers ses signes, ses images, ses paysages… Il s’y dessaisit de lui-même, de sa propre culture, nourrit en secret le fantasme de nouveaux rapports à l’écriture, à un monde renouvelé. Etrange territoire, entre « ici » et « là-bas ». Réservation indispensable : sur le site festivaldecaves.fr ; par mail contact@festivaldecaves.fr ; ou 06.18.32.53.77 (de 13h30 à 19h sauf dimanche, pas de réservation sur messagerie). RV au lieu indiqué à la réservation 18h30-18h50 (spectacle 19h). Soyez exact au RV. Billet en ligne imprimé ou sur smartphone, espèces ou chèque si vous payez sur place votre réservation préalable.

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