« Drive my car » Ryūsuke Hamaguchi (2021)

Ce qui frappe chez les Japonais… (reprenons) … ce qui frappe dans les films de Ryūsuke Hamaguchi et chez maints réalisateurs japonais, c’est… la rétention. Dans ses films, comme dans « Passion » par exemple (autre chef d’œuvre du même réalisateur en 2008), à l’image de tout un peuple, du fait de leur culture, de leur éducation extrêmement policée (et polie), les personnages éprouvent une peine extrême à exprimer leurs ressentis, d’où l’étonnement face à la découverte d’un titre comme « Passion », cet autre film qui nous avait tellement frappé (titre « étonnant » pour un japonais), et tout l’enjeu de ses films, comme dans ce dernier opus « Drive my car », est de parvenir justement à ce que les personnages expriment ce qu’ils éprouvent et à chaque fois l’accouchement est douloureux… et long…

Pour « Drive my car », il faut bien trois heures (haletantes) de film (en 2015, son « Senses » durait déjà plus de cinq heures, quand « Passion » durait simplement deux heures).

Dans les films de Ryūsuke Hamaguchi, les personnages y parviennent, mais au prix de quels efforts ! Ce n’est pas pour rien que le personnage principal de « Drive my car » est un metteur en scène ; le théâtre étant par excellence le lieu où les émotions s’expriment. Et à cette aune, il est passionnant de suivre sa préparation de « Oncle Vania » (après qu’il eut joué dans « En attendant Godot »), pièce de Tchekhov qui constitue un des fils rouges de ce film complexe, qui est inspiré d’une nouvelle de l’auteur tout aussi riche et tout aussi complexe Haruki Murakami. En effet, il est passionnant d’assister à ses répétitions et de voir de quelle manière il dirige ses comédiens invités par lui à avoir un jeu blanc et une lecture dépouillée de tout sentiment (justement), ce qui a pour effet, dans un premier temps, de dérouter les comédiens…

Dans le même ordre d’idée, il n’est pas anodin que le film se déroule (et nous conduise « Drive my car » : dans ce film, nous faisons plusieurs déplacements), ce qui constitue une des premières grandes surprises du film, sur un lieu (une ville) où nous ne pensions pas « aller » ; où, occidentaux, nous ne « pensions » pas qu’un jour il fût « possible » d’y « retourner », dans cet endroit représentatif de la souffrance des souffrances pour les Japonais, et tout au long du film, ce « retour » produit une énorme émotion, sans besoin d’autre effet, une incommensurable tension consécutive à ce lieu où tout a été reconstruit et où la vie a repris son cours, « comme si rien ne lui était arrivé »…

De même dans « Passion » la peine de mort représentait l’arrière-plan, le non-dit (quelle vie sentimentale avoir dans un pays où la peine de mort existe et où elle est souhaitée par plus de 80 % des japonais ?), de même la ville stigmatisée à jamais, tout simplement par le fait « d’être là », constitue le « décor » silencieux de « Drive my car ».

La complexité du film provient aussi du fait que le scénario réunit un chapelet de personnages (un metteur en scène, « un » chauffeur, une actrice sourde et muette, un comédien non-souhaité, des acteurs de différentes langues) qui, a priori, n’avaient rien à faire ensemble (ou qui ne devraient pas se rencontrer) et dont le scénario étudie, comme dans un roman de Murakami, toutes les possibilités. A chacun son tour, nous découvrons les possibilités offertes par tel ou tel personnage ; et grâce à la confrontation des uns avec les autres, nous rebondissons de surprises en surprises, de découvertes en découvertes, d’où le côté haletant du film…

Ce qui compte, c’est l’aveu. C’est ce qui nous tient en haleine, c’est la difficulté extrême qu’éprouve chaque personnage à « avouer ».

Dans cette ville symbole du paroxysme de la souffrance des Japonais, les personnages doivent « apprendre » à avouer les paroxysmes de leurs souffrances personnelles (c’est ce que la caméra traque). Au bout du compte, ils y parviendront (pour deux d’entre eux, sur un autre lieu de catastrophe, là où autrefois il y eut un glissement de terrain …) et ils devront apprendre à tenir ensemble (en interrogeant le fondement des catégories hiérarchiques qui les séparent) et, comme les survivants de cette ville rasée, comme les personnages d’ « Oncle Vania » que le personnage principal réussira finalement à mettre en scène… ils devront apprendre à continuer de vivre…

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