« Cendres » Rodrigo García (2000-2009)

[Ceci est une rétrospective des pièces de théâtre de Rodrigo García de 2000 à 2009. On trouvera d’autres photos et surtout des vidéos (extraits ou intégrales) sur les pages dédiées à chacune de ces pièces sur ce blog].

« After sun » Rodrigo García (2000-2002)

Les personnages du théâtre de Rodrigo García ont toujours apprécié deux choses : les sportifs de haut niveau et l’art (l’histoire de la peinture, l’histoire de la musique, etc.) et ils mêlent indissolublement les deux. Dans « Prometeo » apparait le boxeur de la pièce qui pourrait être Carlos Monzón, dans « After sun » figure le footballeur (argentin, comme l’auteur) : Diego Maradona…

Dans toutes ses pièces, Rodrigo García se plait à railler les travers de notre civilisation : ici, « notre » goût pour les mannequins anorexiques, « notre » penchant (quasi pédophilique) pour les jeunes filles de 15 ans et pour les culottes petites tailles (XS), « notre amour » de la trahison et de la domination, notre goût pour la nourriture industrielle : les hot-dogs insipides à la moutarde (qui relèvent du même goût pornographique) … Au nom d’une vie qu’il souhaiterait passionnante et dont il refuse l’aspect « écrit d’avance », le personnage d’« After Sun » condamne l’ennui de la « vie répétitive ». Quitte à être obligé de choisir entre une vie barbante et une vie hors norme, il préfère l’excessive et autodestructrice vie de Diego Maradona, autrement dit la vie d’une star, hors-limite et outlaw (hors-la-loi)… Le cœur du narrateur balance entre une vie normée et une vie débridée. Humains, n’avons-nous pas la folie des grandeurs ? Une soif démesurée, un égo surdimensionné ? hypertrophié ? Faisant l’inventaire des gratte-ciels qui dépassent 400 mètres de haut, ayant été bâtis entre 1931 (l’Empire State Building) et 1998 (la Tour Kuningham Persada à Jakarta), l’auteur-narrateur-interprète a une vision prémonitoire de la tragédie (la pièce a été écrite un an auparavant le 11 septembre 2001) : plus haut est la tour (plus vaste est notre ego surdimensionné), plus dure sera la chute… En bon philosophe stoïcien, il se pose dès lors la question : quelle vie devons-nous avoir sous, ou après, le soleil ? Une vie rangée et sécurisée ou une vie dangereuse et incertaine ?…

« L’histoire de Ronald, le clown de McDonald’s » (« La historia de Ronald, el payaso de McDonald’s ») Rodrigo García (2002)

Depuis sa pièce « Boucher espagnol » en 1988, Rodrigo García a « inventé » un genre. Pourvu d’une somme importante de joyeux cynisme (cette fameuse philosophique grecque), au fil de textes plus exagérés, plus drolatiques, plus ironiques et plus sarcastiques les uns que les autres (à ne pas prendre au pied de la lettre. Quoique… Car la position qu’il affectionne est celle du : « Est-ce du lard ou du cochon ? »), l’auteur a trouvé le moyen de faire autobiographie théâtrale au sein d’une œuvre polémique et pamphlétaire. Dans ce nouvel opus, après avoir demandé aux trois interprètes masculins de raconter un souvenir personnel lié au sujet de la pièce : le restaurant McDonald, un établissement emblématique de l’alimentation ordurière, dont cette dernière est une des plus ingérées à travers le monde (chaque seconde quelque part dans le Monde , 700 personnes poussent la porte d’un restaurant McDonald ;  22 milliards de clients par an dans 118 pays !!!), l’auteur-narrateur-interprète, affublé du ton parodique qui le caractérise, revient sur ses thèmes coutumiers : la phobie du traître, aussi appelé l’entubeur (« Judas ») ; l’idéologie des dessins animés que le narrateur visionnait quand il était enfant (comme des millions d’enfants) et qui véhiculaient une idéologie dont il n’avait pas conscience à l’époque  (la loi du plus fort et la violence arbitraire et gratuite) ; le penchant pédophilique de certains présentateurs-télé qui animaient des émissions pour enfants  (ils les faisaient chanter pour mieux les sodomiser dans les coulisses). Plus cynique que jamais, il fait l’apologie de la loi de la jungle régnant à travers le monde et qu’il présente comme naturelle et évidente : les uns sont nés pour donner des baffes, les autres pour les recevoir… Cette idéologie correspond à celle qu’il apprenait en regardant les dessins animés, comme « Charlie le coq » … Le troisième monologue relate la vie de Ronald, un serveur déguisé en clown, distribuant de la nourriture indigeste aux enfants chez Mc Donald. Pour les faire mourir plus rapidement, il avait envisagé de mettre de la mort-aux-rats dans les hamburgers. Afin de témoigner de la dimension infecte de cette nourriture, il procède à une décortication d’un hamburger sous nos yeux. Se faisant philosophe, il déclare qu’aux États-Unis et en Europe les enfants de neuf ans mangent des hamburgers tandis qu’au même âge, les enfants de Cuba sucent des bites de touristes italiens ou se font sodomiser en Thaïlande par des voyageurs australiens, inférant finalement que le monde est équitablement divisé… Il achève la pièce par la dénonciation d’une série d’excès : la propension à l’oubli des pires tragédies humaines qui caractérise le consommateur d’informations (journaux et autres), l’inanité de l’art dans un monde où l’idéologie du travail est hégémonique au détriment de la vie de famille, de la vie amoureuse et sexuelle, de l’éducation des enfants, etc. La consommation de substances addictives (la drogue, l’alcool et le tabac) qui n’ont d’autres effets que de provoquer l’oubli des consommateurs et sur lesquelles l’État tire encore quelques bénéfices au passage. Trois listes d’ordures clôturent la pièce : quelques grandes marques de produits néfastes (McDonald et une quarantaine d’autres), des grands auteurs, et enfin la liste (non dressée puisqu’elle « change tout le temps ») des émissions poubelles et de pantins de la télé…

« J’ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe » (« Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba ») Rodrigo García (2002)

Comme souvent chez Rodrigo García, tout est dans la parodie du titre dont le stéréotype sarcastique exerce un attrait sur le spectateur.

Par pure provocation souvent, peut-être aussi comme il l’écrit dans « Fallait rester chez vous, têtes de nœud » parce que : « Moi aussi j’ai eu une vie merdique et je ne m’en plains pas », Rodrigo García est pédophobe. Aussi prend-il un plaisir à maltraiter les enfants (comme les animaux) dans ses pièces, conscient que certains spectateurs-lecteurs tomberont dans le piège qu’il leur tend…

Dans « Boucher espagnol », le père tapait son fils ; le narrateur « Fallait rester chez vous, têtes de nœud » administre des gifles et plus tard refuse que son fils aille à l’école et lui ordonne de chercher du travail ; le Roi Lear abhorre ses filles. Tout aussi intransigeant, le protagoniste de « J’ai acheté une pelle chez Ikea… » déteste les enfants qui ne finissent pas leurs assiettes…

En incluant le nom d’une enseigne célèbre, populaire chez le « spectateur-consommateur moyen », le titre sonne comme un slogan publicitaire. Rodrigo García attrape l’instrument consumériste qui l’oppresse (la marque Ikea) (dans d’autres pièces c’est l’enseigne McDonald), lui affublant la forme stéréotypée et dérisoire d’une pelle pour devenir l’instrument de sa mort. Les pièces de Rodrigo García sont des farces, des actes d’autodérision. Rodrigo García est tragiquement clownesque.

Au fil de 21 fragments qui pourraient être les extraits d’un journal intime, l’auteur reprend un à un, parfois sur le ton de la blague, les sujets dérisoires et emblématiques qu’il affectionne dans le même temps qu’ils l’ulcèrent : l’usage de la photo, les services des agences de voyage, l’uniformisation des paysages urbains due à la prolifération des mêmes enseignes à travers le monde, la violence masculine, les existences résignées, les enfances inégalitaires dans le monde, la zoophobie, la phobie des chiens, l’hyperphagie humaine (la boulimie), le mésusage de l’émotion en matière d’art… Dans trois textes improvisés, Rodrigo García bat en brèche Noël, un moment « obligatoire » majoritairement perçu comme un moment heureux…

« Jardinage humain » (« Jardinería humana ») Rodrigo García (2003)

Par « Jardinage humain », Rodrigo García entend ce qui se sème chez les humains, mais aussi ce qui se récolte, ce qui s’amalgame et ce qui s’y brasse… Comme dans ses précédentes pièces, toujours avec le même ton « cynique » (« Lisez Diogène » énonce-t-il explicitement dans cette pièce), le narrateur-interprète fait montre de la même misanthropie envers ses semblables, dont il dénonce les mêmes travers : le vide affligeant de certaines conversations, l’irréductible inclinaison de certaines personnes à se mettre en avant, leur auto-centrisme, l’exploitation du tiers-monde, les impudiques inégalités de richesses, la cynophilie de certaines personnes non philanthropiques, l’humanitarisme d’apparat, la disneylandisation du monde, la transformation des villes en d’immenses centres commerciaux, la disparité de violence entre le « Nord » et le « Sud », la froideur, l’indifférence foncière des êtres humains entre eux, l’état de servitude volontaire ou involontaire de certains à l’égard d’autres personnes, l’état de servitude volontaire (bis) de certains hommes à l’égard des animaux, la scandaleuse existence des zoos, la surdité absolue de quelques-uns à l’égard de leurs prochains, l’existence invasive des sponsors et de la publicité (par conséquent de l’argent) dans l’univers du foot, la saine distinction entre les œuvres joyeuses et les œuvres de la désolation, la saine distinction (bis) entre la nature humaine et la nature animale, l’incapacité de certaines personnes à faire attention à ceux qu’ils aiment, d’un certain point de vue, le déclin de l’homme moderne au regard de l’homme primitif, l’inanité du journal, l’ennui du monde du travail, l’écologie comme posture, l’inattention des uns envers les autres, la préférence d’un univers machiniste à un univers humain, la guigne pouvant accompagner ceux qui vont mal, la propension des artistes à aller mal et à faire tout à fond, la polarité foncière des artistes qui oscillent entre la souffrance et la débauche. Des inventaires concluent la pièce : une suite de suppliques burlesques, une suite de verbes et une liste de bourreaux…

« Agamemnon. A mon retour du supermarché, j’ai flanqué une raclée à mon fils » (« Agamenón. Volví del supermercado y le di una paliza a mi hijo ») Rodrigo García (2003-2004)

Le narrateur des pièces de Rodrigo García est insupportable, irascible, asocial. Au travers de la figure d’« Agamemnon », nous retrouvons le personnage coutumier de Rodrigo García. En antiquité, Agamemnon est le chef des grecs, ici, le chef archi-despotique d’une petite famille. Agamemnon est le père d’Oreste, le mari de Clytemnestre, le père infanticide d’Iphigénie, le guerrier pour qui la fin (le départ à la guerre de Troie) justifie les moyens (le sacrifice d’Iphigénie). Dans la pièce de Rodrigo García, il est le père omnipotent, à la fois despote (chef de la famille), prolétaire, mâle, macho qui condescend à faire les courses, mais non dans n’importe quel lieu, au supermarché ; il est donc issu de la moyenne des français, cette catégorie de la population qui fait ses courses dans ces temples de la consommation de masse, il est donc également ce prolétaire ou ce citoyen moyen en phase de prolétarisation, infréquentable bien qu’il se rende dans un lieu très fréquenté, où il se révèle, jusqu’à la caricature de lui-même, plus fou, plus odieux, plus machiste et plus irascible que jamais. Mâle dominant faisant ses courses dans le but de « faire plaisir à sa famille », selon un mode opératoire excessif (il lui faut trois chariots), il s’emmêle les pinceaux dans les marchandises qu’il achète et se montre misogyne envers la seule réelle prolétaire de la situation : la caissière. Perdant patience dans ce lieu sur-fréquenté, il rentre chez lui, et comme cela est énoncé dès le titre et devra fatalement arriver, il file une rouste à son fils, après avoir administré une volée de torgnoles à sa femme au préalable ! Au terme de sa première Odyssée dans les supermarchés, il prend la décision unilatérale d’emmener sa petite famille, qu’il persécute, « quelque part ». Son choix, ça ne fait ni une ni deux…, tombe sur le McDonald, endroit où l’on peut acheter des batteries d’ailes de poulets produites à échelle industrielle, pour apprendre à son fils, mais aussi à sa femme, à la serveuse et au gorille en faction dans l’établissement de cette chaîne de « restaurants », le véritable sens du mot « tragédie ». Tragédie des pays occidentaux où l’on trouve ces bataillons d’ailes de poulets, ces torrents de Coca-Cola, ces hordes de citoyens modérés… Quand il parle de tragédie, il sait de quoi il parle, lui qui s’appelle Agamemnon…

Dirección : Emilio García Wehbi

« Et balancez mes cendres sur Mickey » (« Esparcid mis cenizas en Eurodisney ») Rodrigo García (2006)

Poursuivant sa croisade contre les lieux de consommation, Rodrigo García dénonce la confusion qui est volontairement organisée par les magasins modernes à l’intérieur desquels, une fois que vous êtes entré, il est presque impossible de dire où vous êtes, en raison du design moderne épuré et aseptisé : dans un magasin de chaussures ou chez un marchand de thé, dans un magasin de lampes ou une boutique de piercing ? Plutôt que sur Mickey, c’est sur Eurodisney, lieu de loisir de masse par excellence, que l’auteur aurait préféré que l’on jette ses cendres, mais le complexe de loisir, par l’entremise de ses avocats, a fait savoir à l’auteur qu’il ne souhaitait pas que ce dernier cite son nom dans le titre de sa pièce… Donc, la pièce démarre après « la mort » de l’auteur… Ne se faisant guère d’illusion, ce dernier jette sa bile (ses cendres, c’est également ainsi qu’il nomme le recueil de ses textes, à l’état refroidi, ce qu’il reste de soi, lorsque l’inflammation sur scène est terminée) et il sait que c’est vain. Les paroles de ce nouvel opus sont « diluées ». La société du spectacle (ce monde des illusions) est passée sur le grill, l’uniformisation des boutiques aseptisées (qui ressemblent toutes à des enseignes d’opticiens), la préférence que tout être « normal » exprimera envers le parc d’attraction Disneyland comparativement à n’importe quel lieu de campagne, l’urbanisation et la privatisation du moindre lac qui aboutissent à en interdire l’accès, la brephophobie du narrateur (autrement dit sa hantise des bébés), « l’état » policier que l’on trouve de manière éreintante dans toutes sortes de messages d’avertissements écrits ou vocaux (dans le train, dans votre voiture automatique, sur votre téléphone portable, sur la route, etc.), les théâtres devenus des lieux d’hébergement des rebellions de pacotille, le langage formatée des commerçants, dans les boulangeries ou dans les librairies, le stéréotype des manifestations dans la rue, les recettes que le narrateur préconise pour l’école : des cours de violence, des cours de simulations, des cours de frimes, l’urgence de redéfinir le langage ; peut-être comme autre remède, le désir de se jeter à corps perdu dans une nouvelle vie et de choisir un conjoint ou une conjointe au hasard dans la rue ou en prenant l’exemple sur les chiens qui éprouvent des joies pures et qui sont invariablement dans le présent ? Tout cela présage pour le narrateur un éternel retour à la maison dans un état désespérément inchangé…

« A un certain moment de ta vie, tu devrais sérieusement songer à cesser de faire l’andouille » (« En algún momento de la vida, deberías proponerte seriamente dejar de hacer el ridículo ») Rodrigo García (2007)

Comme le laisse entendre le titre, le théâtre de Rodrigo García est un théâtre de sermons ; l’auteur lui-même a dû recevoir semblables remontrances… Quoique généralement amoral, l’auteur s’inscrit dans la lignée des auteurs « moralistes », du type La Bruyère (« Les caractères »), La Rochefoucauld (« Les Maximes » : intimement convaincu que même l’homme le plus généreux n’agit que par intérêt) ou même tout le théâtre de Molière. Comme ses illustres devanciers, comme La Rochefoucauld par exemple, Rodrigo García est éminemment pessimiste : il ne croit pas que l’homme soit amendable, ce qui n’empêche pas les hommes de se sermonner ou de recevoir de la part des autres des paroles de remontrances qui sont le plus souvent, comme le titre le laisse entendre, des paroles paternalistes ou maternantes. Rodrigo García se perçoit comme un être incorrigible. De même qu’aucune remontrance ne pourra le modifier, de même aucun sermon venu de sa part ne pourra modifier ses semblables, ce qui ne l’empêche pas de continuer, au contraire, à dépeindre ses contemporains. Au rebours de la parole de remontrance figurant dans le titre et qui fut peut-être adressée à l’auteur par une personne d’autorité, l’auteur ne s’assagira pas. Plus indiscipliné que jamais, il persistera « à faire l’andouille », autrement dit, à épingler, non la soif de vivre, mais celle d’obtenir ; à pointer du doigt le relativisme des jugements (puisque que nous sommes rarement deux à avoir le même avis sur la même personne) ; à épingler l’individualisme, l’absence de disponibilité vis-à-vis d’autrui ; à établir de longues listes rébarbatives ; à donner sa préférence à la joie des chiens plutôt qu’à celle des humains ; à rompre en visière l’hypocrisie et à dépeindre les pulsions adultères ; à stigmatiser les grandes surfaces ; et enfin à dresser des listes de verbes et à vouloir proscrire le verbe « mourir »…

« Approche de l’idée de méfiance » (« Aproximación a la idea de desconfianza ») Rodrigo García (2006-2007)

Comme Guy Debord, grand contempteur de la société du spectacle, parlant au sein de l’Internationale Lettriste, puis à l’Internationale Situationniste, de « l’intensité du vécu », comme Jean-Luc Godard incitant à « Vivre dangereusement jusqu’au bout », les deux pièces de Rodrigo García qui se succèdent en 2006-2007 : « Approche de l’idée de méfiance », et « Bleue, saignante, à point, carbonisée », aspirent à user la vie jusqu’à la corde… Partout où l’on passe, elles recommandent d’épuiser ce que la vie vous offre, y compris dans les hôtels où vous êtes de passage, elles vous incitent à terminer les petits tubes de shampoing et de gel douche « généreusement » offerts par l’hôtel, même si ces tubes sont bas de gamme et bons marchés. Car si vous ne vivez pas votre vie jusqu’au bout, même au sein de ces chaînes qui vous proposent des produits minables, vous risquez de le regretter. Comme on épuise un tube de dentifrice en le tordant et en le pressant jusqu’à la lie, Rodrigo García épuise les mêmes sujets dans son œuvre au risque d’épuiser ses spectateurs. Mais selon l’auteur espagnol, il vaut mieux toujours user les mêmes cordes, user le théâtre et les confessions et risquer la rupture. Selon lui, la vie ne vous offre pas toujours de la qualité, elle a plutôt tendance à vous offrir de la merde. Témoin, la nourriture merdique que constitue un « Dunkin’Donuts ». Mais peu lui chaut. Car vous pourrez toujours vous goinfrer de « Dunkin’Donuts », en tomber malade, porter plainte contre le fabriquant de « Dunkin’Donuts », gagner fatalement votre procès (comment peut-on faire une bouffe si dégueulasse ?), obtenir des dommages et intérêts faramineux et terminer votre vie, puisqu’il s’agit de cela, de manière singulière et excessive. Si vous êtes pauvre, si vous vivez dans un pays en ruines, si vous songez par exemple à la Palestine, au Hamas, ou au pays d’Evo Morales, si vous êtes aux antipodes des occidentaux qui ont le privilège de se faire tatouer la peau parce qu’ils ne connaissent pas d’autres désirs et qu’au titre d’êtres superficiels ils n’ont pas vécu de grandes épreuves dans leur chair depuis la fin de la seconde guerre mondiale (aucun européen n’ayant vécu de grandes souffrances depuis soixante-dix ans, c’est la raison pour laquelle l’auteur – d’origine argentine – ne peut faire confiance à aucun d’entre eux), ça sera pour vous, spectateur, le moyen de retomber sur vos pattes et de vivre votre vie intensément jusqu’au bout…

« Bleue, saignante, à point, carbonisée » (« Cruda, vuelta y vuelta, al punto, chamuscada ») Rodrigo García (2007)

A l’exemption de la dernière évidemment, « Bleue, saignante, à point, carbonisée » sont les différentes options que le serveur d’un restaurant vous offre lorsque vous commandez un steak. Ce qui sera carbonisé jusqu’à la fin de la nouvelle pièce de Rodrigo García, c’est l’histoire de l’animal pourvoyeur des steaks en question, en d’autres termes, une vache mise à l’écart de ses veaux qui, pour cette raison, produit un chahut de tous les diables dans son étable. La question ici posée est celle de la durée de la souffrance de l’animal : combien de temps la vache exprimera-t-elle son refus d’être séparée de ses veaux (ceux qui ont été abattus pour fournir le steak au client ?), autrement dit quelle est la durée de la mémoire d’une vache ?…

« Versus » Rodrigo García (2008)

La vie, comme le théâtre, est un combat, un antagonisme, une opposition et Rodrigo García, en bon iconoclaste, aime à brûler les effigies. Dans son texte « Approche de la méfiance », prenant l’exemple sur les SS, le narrateur souhaitait brûler tous les livres de sa bibliothèque ; le narrateur de « Versus » aime à déboulonner les icônes : Paul Cézanne « un peintre  à la con » excessivement idolâtré, selon le narrateur, par la ville d’Aix-en-Provence ; l’amour : on se met ensemble par peur de la solitude, il faut démystifier le coup de foudre et la rencontre amoureuse et distinguer entre l’amour et l’attirance physique, cette dernière étant la seule à vous donner « la cerise sur le gâteau », quand l’autre, l’affection, ne vous donne au mieux que le gâteau. Il faut déboulonner l’être aimé, puisque 72 heures après la première rencontre on s’aperçoit qu’il n’est pas le « rayon de lumière » qu’on espérait. Le mythe de l’amitié (chacun ne pense qu’à soi), le mythe de la mémoire (il vaut mieux tout oublier), le mythe du théâtre déchiffrable (il vaut mieux plonger le sens de ce que l’on veut dire dans l’obscurité), le mythe du baiser avec la langue…, tous ces mythes en prennent pour leur grade… Et la vie d’une femme se déroule-t-elle mieux que celle d’un homme ? Nuria préfère le dire explicitement : lorsqu’on est une femme née en 1974 à Barcelone, la vie n’est qu’une succession de « coups de pute ». Codes de conduite, guide de la route et leçons d’école ne sont qu’une suite d’injonctions et privations de liberté. Dans ce contexte, il vaut mieux se laisser brutalement interroger par un singe et refuser d’utiliser les formules stéréotypées du type : « Bonjour, bonsoir, enchanté, comment ça va ? Ça roule ? Etc. », qui constituent autant d’enfermements.

« C’est comme ça et me faites pas chier » (« Esto es así y a mí no me jodáis ») Rodrigo García (2009-2010)

L’auteur avait déjà utilisé la formule dans sa pièce « Versus » dans cette phrase : « Aucun être n’éclaire la vie d’un autre, c’est comme ça et me faites pas chier ». Utilisée comme titre, la formule renvoie au souverainisme de la pratique artistique. Présentant une œuvre au public, qui mieux que l’artiste peut dire : « c’est comme ça et faites pas chier » ? puisque ses partis-pris relèvent de sa seule autorité ? Confronté aux réserves du public et de la critique, pendant qu’il doit simultanément faire des choix puisque cela relève de sa fonction, qui d’autre que l’artiste aura envie de rétorquer « c’est comme ça et faites pas chier » ? Aussi, qu’est-ce que l’artiste Rodrigo García affirme souverainement dans ce nouvel opus ? La vie d’un homme aveugle se demande : parmi toutes les cécités possibles, laquelle est préférable ?…

« Mort et réincarnation en cow-boy » (« Muerte y reencarnación en un cowboy ») Rodrigo García (2009)

On le dit, on le répète : Rodrigo García est un mauvais garçon et ses cow-boys sont les archétypes de cette salutaire méchanceté. Mauvais garçons, ils se complaisent à dévaster avec beaucoup de gourmandise toutes les idées reçues, toutes les religions, toutes les sacro-saintes vérités. Leurs principales têtes de turcs sont les couples. Ils battent en brèche l’amour. Pour le cowboy de Rodrigo García, l’accoutumance dans le couple est un tue-l’amour. Parmi les couples qui se retrouvent après vingt jours de séparation, le seul couple réellement amoureux est celui qui se retrouvera à l’aéroport et qui se précipitera, non dans la voiture, non à leur domicile après un passage par le restaurant, mais directement dans les toilettes de l’aéroport, pour baiser. Ceux qui établissent des sas et des étapes intermédiaires en prélude à un sauvage coït sont des succédanés de couples. D’autres lieux communs ou stéréotypes sont passés à la moulinette des cowboys. Selon eux, l’important, c’est de participer, il faut immédiatement jouir de la vie et le faire évidemment sans entraves, il faut préserver l’authenticité du rire et faire attention à ne pas lui faire perdre de sa valeur, il ne faut pas différer l’apprentissage de l’anglais aux bébés mais leur apprendre cette langue dès la maternité. La confiance n’existant pas, il vaut mieux se fier à des inconnus plutôt qu’à des personnes que l’on connait de longue date. Iconoclastes invétérés, les cowboys de Rodrigo García glorifient les bébés nés dans les pays en voie de développement, fruits de la rencontre « d’une chatte de treize ans » et « d’un jet de sperme passant par là par hasard ». Inutile d’avoir une vie propre et singulière, le bon cowboy est le suiviste, l’imitateur, celui qui ne cherche pas à se démarquer et qui met son pas dans la trace de ses prédécesseurs, de préférence dans celle de « n’importe quel connard ». Le bon cowboy est celui qui traverse correctement les passages cloutés, qui suit les flèches et les panneaux indicateurs installés par la municipalité, qui fume et qui savoure ses cigarettes jusqu’à la mort due au cancer, qui inonde de sa pisse les urinoirs où il se soulage afin que nul n’ait envie de se soulager au même endroit que lui, qui honnit les parents et les enfants ayant un « air de famille », qui s’ennuie au musée et qui préfère passer son temps à filer des policiers dans la rue ou dans le métro, c’est plus rigolo. Pour un bon cowboy, se laver les mains est une hérésie, il vaut mieux se balader avec les mains crasseuses. Un bon cowboy a beaucoup à dire sur la propreté en général (comme celle qui consiste à mettre une grande serviette autour de son cou pour passer à table). Un bon cowboy fait l’apologie de la tache, de tout ce qui souille et de tout ce qui salit en général…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s