« France » Bruno Dumont (2021)

Pourquoi « France » de Bruno Dumont est-il un grand film ? Il faut voir et revoir les précédents films du réalisateur : « La vie de Jésus » (1997), « L’humanité » (1999), « Twentynine Palms » (2003), « Flandres » (2006, Grand Prix du Festival de Cannes), « Hors Satan » (2011), « Camille Claudel 1915 » (2013) ; il faut voir les pas de côté qu’il a exécutés : « P’tit Quinquin » (2014) et « Ma Loute » (2016), il faut voir « Jeanne » (2019) (film inouï sur la geste de Jeanne d’Arc, Jeanne au pied de la lettre, Jeanne comme vous ne l’avez jamais vue, un film déjà accompagné par la musique de Christophe), et actuellement, il faut voir « France ». Par ce dernier film, on « retrouve » le Bruno Dumont « des origines ». En quittant son pays du Nord qu’il affectionne tant (il existe une scène – et quelle scène ! – qui semble avoir été tournée dans ces paysages à la fin du film), le réalisateur fait une plongée en eaux profondes dans l’univers du « journalisme », des médias et de la télévision.

Mais qui est France ? Est-ce la journaliste qui se prénomme ainsi, dans le long métrage, et qui se nomme également, ce n’est pas rien, d’un nom à particule, « France de Meurs » ? Est-ce l’univers des médias et de la télévision ? Ou bien est-ce le pays tout entier ?

On dit du film de Bruno Dumont qu’il est une satire. Du monde parisien de la télévision, le réalisateur aurait pu faire une caricature (mais ce n’est pas son genre), une parodie (cela eût été facile) ou un raccourci, mais non, en reprenant une phrase célèbre de Guy Debord, citée de mémoire, « Dans le spectacle, le vrai est un moment du faux », dans le monde du spectacle, écrit, scénarisé, artificiellement reconstitué et filmé par Bruno Dumont, rien n’est « faux » et tout est « VRAI » ! Et le résultat est terrible. Citoyens de France ou citoyens tout court, on rit beaucoup (on peut rire beaucoup) en regardant ce film, tellement le film est… vrai. Deux heures durant, nous en prenons, comme on dit, « plein la figure ».

Tout d’abord, le spectacle, péjoratif selon l’acceptation de Guy Debord et de Bruno Dumont, est… BEAU… Les tenues vestimentaires de France sont magnifiques et clinquantes. Avec France, nous sommes dans un défilé de mode permanent. Toujours vêtue sur un grand pied (sauf quand elle part en reportage), elle arbore, en tout lieu et en toute circonstance ou presque, excepté dans les chutes qu’elle fait et qui donnent le vertige, son rouge à lèvres écarlate. Partout où elle passe, elle est parfaitement coiffée, tirée à quatre épingles, toujours maquillée. Parfois, elle est outrageusement sensuelle, pareille à une citadelle imprenable, ne demandant qu’à être prise d’assaut… par ses téléspectateurs. Dans les autres scènes, notamment celles où elle perd pied, où elle en prend plein la figure, où elle se fait prendre à son propre piège, le piège de l’impudicité, il lui arrive d’être laide (Léa Seydoux peut prendre tous les visages), mais la plupart du temps, elle est belle. En second plan, Blanche Gardin, magistralement exploitée, jouant son propre rôle, est également magnifique. Elles sont belles toutes les deux, toutes les deux sont magnifiques… de vérité !

Parce que ce que Bruno Dumont filme, c’est le vrai ! Bruno Dumont ne fait pas du faux, il fait du vrai. Avec du faux, il fait du vrai, et ce vrai est troublant.

Il n’y a pas seulement les corps, les visages et les tenues vestimentaires qui sont beaux dans le film de Bruno Dumont, il y a tout le reste : les plateaux de télévision, les grands hôtels, les salons de réception, l’appartement de France, sis place des Vosges à Paris, un appartement qui parait inhabitable à force d’être beau. La vie de France est un décor. Dans son appartement, son mari, qui a une tête d’acteur, et son fils, sont des éléments du décor. Très peu meublé (où est la cuisine ? comment se déroule la vie quotidienne ? Qui s’occupe de la gestion de l’habitat ?), l’appartement, avec sa moquette, ses tapis, ses murs rouge brique ou rouille, ses teintures, ses grands tableaux classiques accrochés aux murs, ressemble davantage à un musée où la vie semble impraticable. L’appartement de France est somptuaire, car la vie de France est un spectacle, comme son émission intitulée « Un regard sur le monde », ce qui sous-entend l’hyper-personnalisation de l’information (ce qui compte c’est le point de vue de la journaliste sur les événements, et au-delà, c’est elle – uniquement elle).

Le premier paysage qui sert de décor au premier reportage sur un terrain de guerre de la journaliste est également beau. Il fallait simuler un paysage du Moyen-Orient, Bruno Dumont a choisi un paysage du Lubéron…, et c’est beau.

L’endroit – en forêt Noire ? – où France part faire une cure de santé en hiver dans un hôtel de luxe devant un paysage de montagne, est… beau.

Tous les lieux de réceptions sont beaux. Au palais de l’Élysée à l’intérieur duquel s’ouvre le film (le film démarre très fort), la grande salle de presse, elle aussi, est belle.

Le cimetière du Père Lachaise, filmé comme l’ilot de verdure positionné au milieu des immeubles haussmanniens, lui est aussi est beau.

Les paysages de Corse (?), du côté de Piana (?), où se déroule le drame pour France, le climax de sa douleur, eux aussi sont beaux.

Tous les endroits du spectacle de « France » de Bruno Dumont sont beaux ! Le spectacle est beau, ils sont tous beaux. Les personnages seront confrontés au laid, notamment France, nous verrons, mais en attendant, ils sont vrais et ils sont beaux.

Au milieu de tant de beauté qui se laisse admirer, le terrible se niche. Pourquoi ? Parce qu’il faut rendre beau ou faire devenir beau la tragédie humaine. Le spectacle du drame humain doit être beau !

Au milieu du spectacle, la reporter France se met en scène, parfois au péril de sa vie, inconsciente, parce qu’à ses yeux la guerre et même ceux qui la font, font partie du décor, ils sont des acteurs du spectacle. C’est pourquoi France met en scène, réécrit sous nos yeux, reconstruit le réel, au milieu de soldats clandestins surarmés qui luttent contre Daech, qu’elle manipule comme des marionnettes, et qui se laissent faire, parce qu’ils veulent faire partie du spectacle, sans se rendre compte qu’elle prend des risques…

Tout au long du film, le spectacle continue. L’assistante de France (Lou), interprétée par Blanche Gardin, si indispensable en second plan, ne cesse de le surenchérir, par ses commentaires, par ses exclamations, par ses étonnements, par ses ébahissements ! A un moment donné, lorsqu’on croira que France peut tomber, elle tombe en effet de plus en plus bas, de plus en plus profondément, elle pleure énormément aussi durant tout le film, mais comme Phoenix renaissant de ses cendres, elle se relève toujours ; lorsqu’elle se retrouve au plus bas, son assistante, affublée de son inséparable vapoteuse, aveuglée par le spectacle qu’elle incarne comme jamais, parce qu’il s’agit de son métier, parce que « le spectacle » est sa « vie », aussi parce qu’elle a fini par passer de « l’autre côté », de l’autre côté du miroir, lorsqu’on croit que France est au plus bas et que cette fois-ci elle ne s’en remettra pas, Lou, son assistante lui dit cette parole aberrante mais qui est encore une vérité imparable, dans un de ces moments vrais du film de Bruno Dumont : « C’est le pire qui est le mieux ! »

« C’est le pire qui est le mieux ! » Si France pleure, elle est également prise en photos à de très nombreuses reprises, parce que les téléspectateurs l’admirent, parce qu’elle est une star, et France répond toujours favorablement à la sollicitation de ses admirateurs, même dans les pires moments pour elle, excepté… une fois…

« C’est le pire qui est le mieux ! » dit son assistance afin d’essayer de la convaincre de poursuivre son métier dans le spectacle. A-t-elle le choix ? Peut-elle s’arrêter ? Sait-elle faire autre chose ? Le pire échouant à la journaliste, le mieux échouant toujours au spectacle, évidemment…

Comme France n’est pas une journaliste mais une icône ; aux yeux de son assistante, elle n’est pas une reporter, mais une actrice. Effectivement, France ne témoigne pas, n’enquête pas, ne réalise pas de reportage, elle joue. Tous les endroits où elle se rend sont des décors et tous les personnages qu’elles croisent sont des figurants. Et souvent, les acteurs qui lui donnent la réplique ou qui lui servent de décor sont « très bons » ! « Oh la la ! » s’exclame, Lou l’assistante, lorsqu’elle découvre le reportage réalisé par France sur les migrants, après qu’elle a feint avec ses caméramans d’emprunter une embarcation comme celles qui sombrent régulièrement en mer Méditerranée (la journaliste est flanquée d’un navire de repli), « Oh la la la la ! » s’exclame l’assistante lorsqu’elle découvre les images du reportage, notamment le visage de l’un de ces migrants : « la tête qu’il a celui-là ! le malheur qu’il porte sur le visage… C’est magnifique ! »

« C’est magnifique ! » … Le drame doit être beau. Pour être beaux, les figurants, « les vrais gens », doivent être tragiques. C’est ce qui les rend… « magnifiques ».

Combien de fois la caméra de Bruno Dumont s’attarde longuement sur le visage ahuri de France pendant qu’elle est interloquée par le spectacle qu’elle met en scène et par les conséquences qui échouent sur elle ?

Tout est théâtre. France ne s’arrête pas. Bruno Dumont ne veut pas qu’elle s’arrête. Il veut la conduire au bout du bout du bout de la démonstration, et nous emmener jusqu’en cet endroit, où le spectacle est le plus sordide, parce que Bruno Dumont ne veut rien nous épargner. Baffée, blessée à mort, trompée, souillée, avilie, terrassée, déconfite, humiliée, terrorisée, qu’à cela ne tienne, France, ne pouvant pas s’arrêter, continue. Nous débouchons dans un de ces paysages du Nord, un de ces paysages à la vue duquel France s’arrête un instant pour considérer un champ de labour sous la pluie et dire à ses équipiers, sans que nous sachions quoi en penser : « C’est beau ici ! »… et dans ce paysage pluvieux, nous l’accompagnons au bout de l’horreur, dans son Apocalypse, au bout de son voyage en enfer, qu’elle continue de mettre en scène… afin de démontrer qu’elle maîtrise toujours la situation, en écrivant le réel, en décidant où la caméra se situe…

Jusqu’à ce que le tournage du spectacle devienne impossible ? Peut-être ? On ne sait pas… On ne réussit pas à décider…

Dans plusieurs scènes précédentes, des personnages du réel avaient adressé des avertissements à France, les bénéficiaires de la soupe populaire par exemple, qu’elle était venue soutenir et servir, ces pauvres qui depuis les bas-fonds de leur misère sociale lui lancent à la face, sans la ménager, qu’elle devrait cesser de pleurer sur ses misères personnelles (elle pleure de plus en plus en direct ou pendant ses reportages…)

Aussi lorsqu’elle se retrouve à Paris et qu’elle sort parce qu’elle éprouve le besoin « de prendre l’air », et qu’elle croise la violence, gratuite, barbare, frappant sans crier gare, tandis qu’elle n’est pas en reportage, qu’elle n’est pas entourée de ses caméramans et de ses techniciens son, dans un laps où elle ne réécrit plus rien, où elle ne re-scénarise plus rien, qu’elle se trouve, comme la personne qui l’accompagne, impuissante et démunie, à cet instant, en cet endroit, le monde, le vrai, le réel, appelez-le que vous voulez, lui échappe réellement…

Pour toutes ces raisons, « France » de Bruno Dumont est un grand film…

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