« Jeff Koons » de Rainald Goetz (1998, édition française 2005)

Au sein d’un grand tohu-bohu, la pièce alterne des scènes vécues au présent et des scènes relatées par un observateur.

La parole est syncopée. Les phrases sont inachevées. L’essentiel est dit avec peu de mots. C’est un principe de la pièce qui commence par le… troisième acte…

Troisième acte (en fait le premier de la pièce)

Devant un lieu d’exposition : un musée, une galerie d’art, un centre d’art contemporain, un théâtre ? deux personnes hésitent à entrer.

A la porte, on leur demande un prix d’entrée, c’est cher. Les visiteurs prennent les discussions en cours, ils assistent à des bribes de conversations.

Ils sont confrontés à un imbroglio de paroles.

La discussion se prolonge pendant la diffusion d’une musique forte, jusqu’à la piste de danse.

Au bar, la conservation s’ordonne. Un homme ( ?) et une femme ( ?) abordent des sujets à bâtons rompus : la technique, le graphique, la construction, etc.

Derrière le comptoir, le barman intervient.

Dans les toilettes, on surprend une conversation entre deux filles. L’une d’elle (l’amante peut-être ?) se demande si elle va se laisser séduire par le garçon (l’artiste ?).

Assis par terre, ils se droguent.

Face au mur ? accroché au mur ? l’artiste entrevoit son œuvre avec précision.

La liste des invités, au vernissage ? A la cérémonie ? A la soirée de réception ? au mariage ? est dressée. Cette liste s’étend du « jeune » au « cosmos ».

L’artiste est sujet à l’alcool, au chagrin et à la mélancolie.

A la porte, un dénommé Wagner souhaite entrer, mais comme son nom ne figure pas sur la liste, il est refoulé. La personne à la caisse lui demande de libérer le passage parce que les personnes qui font la queue veulent entrer.

Comme à un robinet sous pression, une multitude de questions et de bribes de paroles vient à l’esprit de l’artiste ? De l’observateur ? Du narrateur ? de la jeune femme ?

La conversation entre l’artiste et la jeune femme (la journaliste ? l’intervieweuse ?) se prolonge au comptoir.

Le barman reçoit la commande : « quatre bières et une carafe froide ».

La bière les enivre. L’artiste tombe sous le charme de la jeune femme (journaliste ? intervieweuse ?) Ils décident d’aller chez lui…

Premier Acte (en fait le deuxième de la pièce)

L’artiste et sa compagne ? Jeff Koons et la Cicciolina ? L’auteur et sa conjointe ? Un homme et une femme ? baisent au lit, la femme jouit très fort.

Ce couple de fraiche date se demande s’il pourrait déjà se mentir ? Est-il possible d’être transparent envers l’être aimé ?

Leur amour charnel est passionnel, fusionnel. Ce sont les premiers émois d’un jeune couple passionné.

Le couple ne fait plus rien d’autre… que baiser,  ils ne pensent plus qu’à ça, toute la journée. Ils en arrivent à déranger les voisins qui viennent se plaindre. Ils baisent jusqu’à l’épuisement. Ils baignent dans le bonheur.

Ce sont les premiers instants du couple. Lorsqu’ils considèrent encore leur amour comme un miracle et comme une découverte de chaque instant. Ils se saoulent de mots et de sensations d’amour.

Playback ou bien scène suivante, les amoureux se parlent dans un bar. Ils verbalisent leur amour ou leur première rencontre.

Ils se saoulent de mots après s’être saoulé de baise. Ils se racontent leurs histoires, leurs origines, leurs ascendants, leurs parents. Ils racontent la mère, le père. La bonté de la mère, la folie du père aimé-haï.

Ils dorment. Somnolent. Se couchent. S’éveillent ensemble.

Ils s’appellent par des petits noms. Ils se disent des mots doux.

Ils continuent de se raconter. L’homme, l’artiste ?, décrit son enfance : l’exercice de la foi, son frère, l’école, le plaisir d’apprendre, les copains de classe, puis enfin la découverte de l’amour.

Ils quittent le lit. Puis l’appartement. Ils sortent.

Dehors (en fait le troisième acte de la pièce)

Dehors, c’est le monde des clodos. Des gens dorment sur des palettes, la violence, les bagarres, les querelles entre pauvres, entre riches et pauvres.

Lieu de saleté. Des cadavres gisent dans les rues. Des ivrognes sont couchés au sol, ils ressemblent à des morts.

La pièce en appelle aux morts de la terre afin qu’ils se lèvent et qu’ils se révoltent.

On s’interroge : la vie a-t-elle un sens ? Les conversations entre alcooliques et drogués vont bon train.

D’un côté, il y a la Terre, de l’autre, il y a l’immensité. Comment juge-t-on la Terre depuis l’immensité ? Comment juge-t-on ce qui est au ras du sol ?

L’artiste fait à nouveau l’amour. Avec qui ? Avec une poupée ? Avec une enfant de onze ans ? Une Lolita ? S’agit-il d’une scène de pédophilie ? D’inceste ?

Avoir une relation sexuelle avec cette enfant, est-ce le bonheur ? Est-ce de la zoophilie ?

Selon la rumeur, Dieu aurait tout créé. Dieu a inventé un couple (Adam et Eve). Jeff Koons a aussi inventé un couple avec la Cicciolina. Y a-t-il un lien entre Dieu et l’artiste ? Entre Dieu et Koons ? Les créatures de Dieu ne cesseraient pas de se moquer de lui. S’agit-il d’une rencontre entre l’artiste et le clodo ? Entre Dieu et le clodo ? Entre l’auteur et le clodo ? Un homme meurt.

La nuit, tous les clodos se rassemblent et s’alcoolisent. Faisant la manche, ils apostrophent les gens cossus à la sortie des théâtres et des musées. Les clodos aperçoivent un artiste, un vrai. Sa vue les dégoûte. Ils ne l’envient pas du tout…

Deuxième Acte (en fait le quatrième de la pièce)

L’artiste travaille en entreprise. Dans son atelier ? Il est créatif.

Les deux amants se retrouvent, refont l’amour.

L’artiste est suivi dans sa vie quotidienne, avec sa fiancée. Au petit-déjeuner, il lit le journal, répond à des sollicitations : le journaliste de Vogue. L’artiste a une soudaine inspiration. Il note une idée sur un bout de papier. A présent, il porte une robe de chambre en soie. Il est environné de porcelaines, de carafes en cristal. L’artiste achève son petit-déjeuner. Soudain, une nouvelle idée surgit ! Une petite lumière clignote dans son esprit. Il considère son idée géniale…

Dans l’atelier, l’artiste expose son projet à son équipe. D’une manière qu’il n’attendait pas, la colère sourde parmi ses équipiers : c’est la révolte (qui s’exprime ou qui se relate par bribes). Étonné, l’artiste se défend contre son équipe. Il cherche à faire l’unanimité autour de lui, mais c’est difficile.

Au bureau administratif, l’artiste travaille avec ses plus proches collaborateurs (l’assistante, la secrétaire), son bras droit qu’on qualifie de « sous-artiste ». La conversation s’enlise entre les deux… L’artiste a des préoccupations prosaïques : la gestion des œuvres déjà réalisées, la préparation du prochain vernissage. Une jeune journaliste fait une entrée dans les bureaux, elle souhaite interviewer l’artiste.

L’interview démarre. De cette interview, nous n’entendons que des paroles tronquées. A quoi bon aller plus loin ?

L’artiste raconte un rêve : le travail le désespère.

L’artiste a un enfant avec son amante. Sa vie nouvelle crie après quoi ?

La vie quotidienne avec son enfant.  L’image préjugée que l’artiste se fait de son fils.

Le narrateur-artiste fait l’inventaire de ses créations : en peluche, en acier inoxydable, en bois, en porcelaine…

L’artiste travaille dans son atelier avec ses collaborateurs. L’œuvre finie doit-elle garder une trace de son processus de création ? Dans l’atelier, on passe de poste en poste. Tous ses collaborateurs suivent les directives de l’artiste. Le travail se passe bien. L’artiste n’a qu’une envie : sortir d’ici.

L’artiste ouvre la fenêtre et respire l’air frais de l’extérieur. Il a un malaise passager.

Toutes les paroles du monde convergent dans la bouche de l’artiste qu’on retrouve en état de délabrement. Un pauvre (un sdf) vient rendre visite à l’artiste dans son atelier. Le monde extérieur délabré rend visite à l’artiste dans son atelier.

En compagnie de ses collaborateurs, l’artiste installe laborieusement une sculpture. C’est un bout de texte accroché à une main qui flotte dans le vent.

L’artiste a réalisé une pièce ou une œuvre sur les pauvres qu’il appelle : « Les courbés de la gare de Görlitz ». Sa pièce parle également d’art et d’amour. Ce sont peut-être les notes d’intention de la pièce à laquelle nous sommes en train d’assister ?

Extraits :
« Tu as dit
ça parle d’amour
tu as dit
ça parle d’art
ça parle de discours
d’images, de mélodies
ça parle de disputes, etc.

ça parle de création, de gestes
de trucs, choses
et d’idées
ça parle de quotidien
de vérité et de banalité
ça parle pas tellement d’action
on n’y décide pas grand-chose, etc. »

Après la pause (en fait le cinquième acte de la pièce)

A l’orée de cette partie dédiée « à tous ceux qui nous ont invités n’importe tout », des gens de l’extérieur (des visiteurs ?) veulent entrer à l’intérieur (un musée ? Une galerie d’art ? un centre d’art contemporain ? un théâtre ?)

A l’intérieur, le spectacle vient tout juste de démarrer. Est-ce la pièce à laquelle nous sommes en train d’assister ?

Le spectacle est un conte : « Il était une fois… » Cette nouvelle pièce parle du rapport entre l’artiste et le pouvoir (le roi).

La représentation est interrompue…

Une foule de gens veulent entrer, se rencontrent, se saluent. Les gens vont et viennent. Une discussion s’engage : on se félicite que le racisme soit interdit par la critique. La discussion s’échauffe, l’artiste émet son désaccord… Nonobstant, il doit se soumettre à la critique et censurer son propre texte. Les discussions en anglais, en français fusent de tous les côtés. Peu à peu, la conversation se banalise. Au cours de ce vernissage ou de ce soir de première, tout le monde donne son point de vue sur l’œuvre de l’artiste.

Le public semble satisfait. La prononciation d’un discours est annoncée.

Prononcé par le commissaire d’art ou le directeur de la galerie d’art ou par un critique d’art, le discours multiplie les stéréotypes au sujet de la pratique artistique… tout en émettant une série de vérités. Dépourvu de son créateur, l’artiste serait celui qui crierait son désespoir. Cet acte de désespoir serait politique. En signe d’ouverture aux festivités, l’orateur porte un toast.

Dans le brouhaha, on entend des bribes d’échanges. L’artiste ou l’observateur ou l’auteur-narrateur fait l’inventaire des mini-discours énoncés par les invités.

Il y a tellement de monde que la cérémonie tourne à la bousculade, puis à la bagarre. C’est le désordre. Une descente de police restaure l’ordre.

Quand le gros de la foule est parti, un petit cercle d’aficionados est invité à une réception dans l’appartement à l’étage. Le narrateur poursuit la description de la soirée. On parle d’argent. On se retrouve entre riches. On médite sur la signification qu’il faut apporter à l’achat d’une œuvre d’art.

Plus loin, on termine le conte préalablement entamé. Comment se tisse le rapport du pouvoir et du contre-pouvoir ?

Partout, on drague. « Les femmes sont superbes et les hommes montrent ce dont ils sont capables… »

On devise sur la signification et sur le but de l’art. L’art devrait-il être abstrait ou engagé ? Les disputes fusent mais on se met vite d’accord.

A d’autres endroits, on parle d’un dîner, d’une sortie au théâtre, du dernier match de football, des collègues de bureaux…

On danse. Quelqu’un est couché par terre. Dans un coin plus sombre, un couple fait l’amour.

Peu à peu, les rangs se clairsèment. Les discussions se raréfient.

Chacun rentre chez soi. C’est la fin de la soirée.

Deux personnes s’ébahissent encore de ce qu’elles voient. Que voient-elles ?…

Sixième acte (qui est bien le sixième de la pièce)

L’artiste et l’amante se retrouvent au lit. Néanmoins, leur histoire est terminée. L’artiste annonce à l’amante qu’il la quitte.

Deux personnes se retrouvent devant l’entrée d’un lieu d’exposition ? Musée ? Galerie d’art ? Centre d’art contemporain ? Théâtre ? Un club ? Peep show ? Maison de passe ? Bordel ?

Dans les toilettes, les deux visiteurs annoncent qu’elles vont se défoncer à grand renfort d’alcool et de cocaïne.

La fête continue. Un homme (l’artiste en phase de déliquescence) discute avec une entraîneuse (?).

S’agit-il de tableaux dans une galerie d’art ?

A la cave, un homme dans une tenue en or (l’homme ? l’artiste ?) frappe une femme (la femme ? l’amante ?) parce qu’elle l’aurait trahi.

Une « femme nue s’occupe d’elle-même ».

Une « belle grande femme blonde se rase une jambe posée sur un tabouret ».

Un homme exhibe son caleçon merdeux.

Une femme nue sur un sofa passe la main entre les jambes.

Une femme crie, glapit, hurle, insulte.

Des images de suicide viennent à l’esprit.

L’homme (l’artiste) et l’entraîneuse ( ?) baisent.

Le couple parle de la femme de l’homme.

L’homme retourne à son bureau et couche sur le papier ce qu’il a vécu ?

Au dancing, l’homme-artiste parle des affres de l’inspiration.

Au bar, il est accompagné par l’entraîneuse ( ?). Il est le dernier client. C’est l’heure de la fermeture, le barman refuse de lui servir un dernier verre.

Se retrouvant par terre, l’homme et la femme reprennent de la drogue.

L’homme ramène la femme (l’entraîneuse ?) chez lui.

Dans le petit lit (dans le lit du petit ?), l’homme et la femme baisent à fond.

Septième (et dernier) acte

L’homme artiste médite au sujet de ses visions.

Sur la folie des hommes.

L’artiste est celui supporte sans se plaindre.

Au petit matin, en extérieur, il se livre à ses dernières réflexions.

Sa vie d’artiste a été représentée en sept tableaux.

L’artiste serait-il celui qui désapprouve ?

S’il n’est pas content, ne lui reste-t-il plus qu’à partir ?

Quand il pense à ses sept tableaux, il est satisfait de son travail.

Alors que l’observateur rentre lui, touché ému secoué, son cœur bat la chamade…

La pièce présentée par Hubert Colas :

« Avec Jeff Koons, Rainald Goetz invite à un « sightseeing tour » du milieu réservé de l’art contemporain et, avec un regard empreint d’ironie, dépeint les frasques d’un spécimen de ce genre « à part », quelques instants de la vie d’un artiste au sommet de son art : errance en discothèque, beuveries entre collègues, inspiration, interviews, introspection, rencontre amoureuse, réalisation technique de l’œuvre, paternité, discours et drague en vernissage…
Jeff Koons est extrêmement déstructurée dans sa narration, à la fois temporelle et spatiale. Elle commence par l’Acte III, ce qui perturbe mentalement, à la fois peut-être les acteurs qui travaillent, et aussi, le public, et replace autrement la perception de l’œuvre. Elle interroge la scène, la structuration du plateau, le positionnement de l’acteur. Rien n’est nommé dans le partage des personnages : c’est une espèce de grand coryphée permanent qui remet en question les hiérarchies et les codes du système théâtral.
Jeff Koons questionne « l’être artiste », à la fois le plasticien mais aussi finalement l’écrivain Rainald Goetz : quelle perception, quel état de vie, comment le monde se vit quand on est artiste, quelles sont les appréhensions, les inspirations de l’œuvre, comment d’un seul coup une banalité du quotidien fait œuvre pour le futur, comment tout ça se ramifie, s’inscrit.
Le rapport au quotidien s’inscrit en permanence dans le texte de Jeff Koons. Petit à petit, il révèle le parcours de l’acteur, le dépassement, la fulgurance de l’artiste à l’intérieur de l’écrit, et finalement comment Rainald Goetz s’inscrit lui-même dans son propre parcours vis à vis de l’écriture, comment d’un seul coup il y a naissance de l’écrit.
Un corps se fait : le corps de l’artiste malgré tout. Jeff Koons relate comment les débordements de ce corps-là opèrent chez les autres, comment les autres s’approchent de cette œuvre-là petit à petit, et tentent de définir le corps pictural de cet homme-là. Il s’agit alors de voir comment l’interaction de sa vie naît sur le tableau, comment l’errance s’inscrit. » Hubert Colas

Photos de la mise en scène de Hubert Colas au Mucem de Marseille en 2021 :

Photos de la mise en scène de Lilja Rupprecht à la Schaubühne de Berlin en juin 2018 :

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