« Illusions perdues » de Xavier Giannoli (2021)

Pour perdre des illusions, il faut d’abord en avoir eues et il faut aussi avoir quelque chose à perdre. Cette chose à perdre pour Lucien Chardon ou Lucien de Rubempré est double. D’abord, c’est le paradis originel (la vie provinciale à Angoulême, l’amour originel avec Mme de Bargenton, sa riche protectrice) appelons cela l’innocence. Cette innocence, il ne la perdra jamais tout à fait, c’est que qui fera que nous continuerons à nous attacher à lui, même lorsqu’il deviendra lui-même artificieux, arriviste, cupide, prévaricateur, tour à tour corrompu et corrupteur. Et l’autre volet, c’est l’amour de l’art, l’amour de la littérature, de la poésie, ce qui fait toujours de lui un homme un peu poète, et puis l’amour tout court.

Adapter au cinéma « Les Illusions perdues » de Balzac était un défi risqué, et ce défi, Xavier Giannoli qui réalise là, comme il le dit lui-même : « le film de sa vie », le relève haut la main. Que celles et ceux qui veulent s’épargner de lire ce gros roman de Balzac se précipitent pour voir ce spectacle de cinéma. Celles et ceux qui ont lu le livre ne perdront rien au chef-d’œuvre de Balzac. Les uns et les autres retrouveront tout ce qui fait l’univers balzacien : la petite entreprise d’imprimerie du début (du monde originel de Lucien), le jeune provincial issu d’Angoulême montant à Paris qui cherche à parvenir par la plume, par le travail, mais aussi par les femmes, les châteaux, les grandes allées de parc, les grands salons, les beaux costumes et les belles robes de l’époque du Directoire, l’univers de la presse et des premiers journaux, la ruchées des journalistes, le monde des éditeurs… tout est « fidèlement » reconstitué : les intrigues menées dans ces salons avec des airs entendus, les regards en coin, les confessions à l’oreille, ces moments terribles où les destins se jouent, où les fils de la vie se nouent et se dénouent, ces univers de cabales montées de toutes pièces créées pour nuire à la vie d’un homme ou d’une femme, l’univers des critiques et des faux semblants, ces pages assassines ou enjôleuses des premiers médias où tout s’écrit, une chose et son contraire, pour de l’argent, les bureaux de rédaction, les théâtres, avec leurs grands lustres qui montent et qui descendent, les loges des comédiens et des comédiennes, les actrices, dont certaines sont issues des estrades qui étaient dressées la veille à l’extérieur des théâtres sur lesquelles elles participaient à des représentations du boulevard du crime… tout est fidèlement dépeint : les grands moments de gloire, ces temps de stabilisation au faîte de votre vie, lorsque vous vous trouvez à la cime de votre carrière, où vous êtes couvert de gloire, baptisé aux champagne, arrosé de fleurs, de lauriers, de paillettes dorées et de gros confettis, porté en triomphe même, juste avant l’instant fatal de votre chute (plus haute est l’ascension, plus dure sera la chute), parce que, tandis que vous montiez, vos adversaires (emmenés par la Marquise d’Espard) ont ourdi dans votre dos une succession de machineries, dont vous avez été l’artisan d’une partie d’entre elles, qui travaillent à votre perte. Comme César Birotteau, comme Nana de Zola même, Lucien monte, monte, monte… il veut monter plus haut, jusqu’où montera-t-il ?

Le film et le roman posent la même question : pour arriver en société, prenons un exemple au hasard, pour arriver au théâtre, songeons à la petite Coralie, la comédienne des comédies de boulevard, fiancée à Lucien, qui s’est entichée de l’idée de jouer « Bérénice » de Racine, la marche est-elle trop haute pour elle ? donc pour arriver au théâtre, tout le monde conviendra qu’il est nécessaire d’avoir des soutiens et des amis, c’est évident, mais la question n’est pas là, la question qui traverse tout le film et tout le roman, est celle-ci : pour arriver en société, comme Lucien et Coralie s’y emploient, pour réaliser ce qu’on a envie de faire, en littérature, en art ou au théâtre (exemple pris au hasard, comme on l’a dit), est-il nécessaire, indispensable ou inévitable même de se faire des ennemis ?

C’est la question majeure que se posent « Les Illusions perdues » de Balzac.

Citant Balzac (que nous reproduisons ici de mémoire), le réalisateur dédit ce film à toutes celles et à tous ceux qui trouvent des raisons (ou des moyens) de vivre après le désenchantement…

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