« Carte noire nommée désir » texte, mise en scène Rébecca Chaillon (2021-2022)

Dans un décor de contraste blanc, accessoires blancs (tables, chaises, cube, établi de poterie, landau, instruments de nettoyage, charriot de cantine, etc.), une, deux, puis trois, puis quatre, huit femmes noires, jouent tous les stéréotypes réservés aux personnes noires de peau : la femme de ménage, la femme potière (c’est ancestrale), l’infirmière, l’assistante de vie. L’une, à quatre pattes, récure le sol tandis que l’autre plus tard viendra faire sa toilette. Dès l’ouverture du spectacle, un acte fort (un acte de femmes fortes) s’impose au spectateur et, on ne peut pas le dire autrement, cet acte lui ferme la bouche, le laisse bouche-bée, cet acte : c’est la nudité. Au démarrage, une seule femme se dénude, mais son corps aux airs de Vénus de Willendorf en impose et, c’est peu de le dire, nous ferme le clapet. Il y a quelque chose comme une nudité d’autorité qui se montre là. C’est une chose facile peut-être de dévoiler son corps lorsqu’il est « parfait », lorsqu’il répond au canon de la beauté, c’en est une autre chose de le montrer lorsqu’il ne rentre pas dans ces critères… Auprès de cette femme de ménage qui se dénude vont se succéder ses partenaires de jeu qui lui dresseront une couronne de tresses à l’aide des guindes au préalable suspendues aux cintres…

Le plus difficile, lorsqu’on démarre un spectacle pourvu d’une si longue plage de silence, c’est de prendre la parole. Comment faire apparaitre celle-ci ? Le silence est toujours magique, il a toujours une force. Comment le rompre sans mettre à terre tout ce qui a été installé jusque-là ? Vénus de Willendorf coiffée (la pensée tressée, comme l’appelleront ses consœurs) lit des petites annonces de rencontres dans des magazines et ces annonces sont toutes aussi formatées les unes que les autres. Émanations d’hommes blancs standards, évidemment parfaits sous tous rapports, elles recherchent des femmes soumises, « des esclaves », des domestiques, des objets sexuels, de petites perles noires africaines…

Ces huit femmes fortes, dans moult sens du terme, fortes parce que nous ne voulons pas rentrer dans le cliché des « femmes puissantes », mot qui nous est pourtant venu à l’esprit, enchaîneront une tresse de scènes : la danseuse, poitrine nue, couverte de paillettes, coiffée d’un haut chapeau en tissu, entonne un chant « Try to remenber », sur une musique de lyre et de moulin à café (le café, comme le chocolat, la poudre de cacao, les tasses de café qui pendent des cintres comme des esclaves ont une place bien particulière dans ce spectacle), des mères qui se trémoussent défilent devant un micro suspendu lui aussi aux cintres, logé dans une tasse de café (c’est bien connu : les femmes noires font nécessairement beaucoup d’enfants, des enfants blancs de toutes les façons, la destinée d’une femme est nécessairement de procréer). Elles iront embrocher leurs poupons (il doit y en  avoir deux bonnes douzaines) sur des tiges d’acier fixées au bassin de l’une de leur consœur (la nounou forcément). De la scène ménagère du début, nous pénétrons dans une aire plus postmoderne faisant coexister tous les styles : l’assistante de vie cohabite avec Vénus de Willendorf, avec la danseuse à la poitrine nue recouverte de paillettes, avec ses consœurs en tenue plus « classiques » : pantalons, jupes, sarrau, corset, etc.

S’égrènent le témoignage de la fille des cités (c’est plus facile d’être noire lorsqu’on vit en banlieue parmi des gens issus de vingt origines étrangères différentes et seulement six familles blanches), le récit non dépourvu d’emphase (comme plusieurs passages du texte) d’une autre femme témoignant au détour de son récit, avec pudeur, de son… excision (parce qu’il faut bien aussi évoquer ce sujet). Survient la scène du banquet. Immédiatement, elle échappe à toute sorte de quotidienneté pour s’offrir en forme de rituel. De quoi sont-elles servies tandis qu’elles produisent de gros bruits de bouche ? Quel ingrédient est extrait de ce récipient en plastique en forme de bouteille de mayonnaise ou de ketchup ? De quoi vont-elles se bâfrer, s’enduire, se pourlécher, se maculer la bouche et le visage en poussant de gros rires gras du groin (aurait dit Beckett), le bon gros rire qui « grouine », tout en faisant de bons mots, pas drôles évidemment, mais qui évoquent la caca-phonie, le caca-trophisme, la caca-houette, le caca-noir et le caca-blanc ?

D’autres stéréotypes sur la négritude s’enchaînent : la scène de la transe, pas de n’importe quelle transe, celle des postérieurs (n’est-ce pas cette partie du corps qui caractérise la femme noire ?) Transe qu’elles font suivre d’une scène plus sensuelle, le slow des deux vénus jumelles nues sur une musique interprétée à la lyre par la cantatrice…

Elles multiplient les chocs et les surprises. On peut citer la chanteuse lyrique prenant un bain de mousse sur la table du repas ; la femme noire qui ne trouve pas de place où s’asseoir ; la scène du service de la tasse de café avec la coopération, non sans quelques dérapages, de toutes ses consœurs ; le jeu de devinettes analogue à un jeu de téléréalité où le public est convié par une animatrice harangueuse à reconnaître des personnages célèbres ou ayant marqué les actualités ces dernières années. Au terme d’arrosages ou de gavages de lait, d’excisions, d’une séquence d’onanisme qui se clôture par un jet de sang suivi d’une éjaculation de poudre de cacao, on entend une des personnages dire haut et fort : « Nous nous sommes transformées en sorcières, nous nous sommes bien pris la tête pour vous montrer ce que nous n’étions pas »…

Au fil des scènes, ces huit femmes fortes présentent deux processus majeurs. Premièrement, au travers de tous ces sortilèges, ces ensorcellements, ces rites chamaniques, elles passent de l’état (ou de la situation) d’objets (incarnés par la femme de ménage, la cantinière, la femme de service) au rang plein et entier (ô combien !) de sujets, de sujets pleinement acteurs (ou actrices), pleinement autrices de leurs moyens… En effet, ce spectacle a également à voir avec la question de l’acteur (ou de l’actrice) : qu’est-ce qu’être acteur (ou actrice, n’importe) ? Est-on objet, est-on sujet lorsqu’on joue ? Qui est responsable ? Quelle est la responsabilité de l’acteur (ou de l’actrice) ? Quelle est la part d’autonomie, de responsabilité du comédien, de la comédienne, de celui qui joue ? Dans ce spectacle, nous croyons percevoir des actrices pleinement sujets, pleinement autrices de ce qu’elles jouent.

L’autre question posée, que nous ne pouvons pas nous empêcher d’émettre, est liée à la précédente. Pourquoi ces huit femmes noires sont-elles devant nous ? Quelle est la principale raison pour laquelle elles ont été choisies ou pour laquelle elles se sont choisies : et cette question, on l’a vu, a partie liée avec une forme « d’esclavagisme », ou d’exploitation, parce que toutes les questions dans ce spectacle sont éminemment tressées entre elles. Quel est le principal critère, la principale raison pour laquelle elles sont sur le plateau et que nous n’y sommes pas (dans ce spectacle, les spectateurs noirs sont invités à s’assoir d’un côté de la scène tandis que les spectateurs blancs sont invités à s’assoir de l’autre côté : face-à-face.  A la fin du spectacle, les deux rangées de spectateurs se lèvent pour applaudir) : quelle est la raison principale pour laquelle elles sont sur la scène ? Est-ce parce qu’elles sont noires ? Ou bien est-ce parce qu’elles sont comédiennes ? Actrices ? Chanteuses ? danseuses ou circassiennes ?

Formulée ainsi, cette question revêt une allure plutôt provocatrice, mais nous sommes assurés qu’il s’agit « d’une question de fond » : comme toutes les questions que ces huit femmes empoignent à-bras-le-corps… Afin de vous permettre d’y répondre par vous-mêmes, nous vous recommandons chaudement d’aller découvrir ce spectacle…

Elles s’appellent « Carte Noire nommée désir ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s