« Nos paysages mineurs » Marc Lainé (2021)

Dans l’espace confiné d’un compartiment de train, Vladislav Galard et Adeline Guillot s’en donnent à cœur joie. Le dispositif, « élémentaire », « simple » au possible, demeure unique du début à la fin. D’un côté, la maquette d’un train tournant sur un circuit fermé, au-dessus un petit écran de cinéma ; sur l’autre bord, le compartiment d’un wagon doté, d’un côté, de sa porte coulissante, de l’autre, d’une fenêtre par laquelle défilent « nos paysages mineurs », ces paysages un peu « ternes », un peu monotones, d’une plaine de province appartenant au large bassin parisien. Les deux personnages se rencontrent. Les caméras qui les enregistrent alternent gros plans, champs et contre-champs, plans américains et plans larges. Ils ne sont que deux. Paul, professeur de philosophie dans un lycée technique (il s’en félicite, c’est ainsi qu’il approche, dit-il, les classes laborieuses), Liliane, une jeune femme précisément issue des classes ouvrières en question. Dans ce compartiment de wagon, où le hasard les a rassemblés, elle regarde par la fenêtre tandis que lui lit un livre de Georges Perec, sans réussir à se concentrer, tant « la lumière qui se projette sur le visage de la jeune femme », dit-il, attire son attention. Il lui fait la cour, une cour pleine de gouaille, état qui l’anime le plus le premier jour de leur rencontre. Regard rieur, pétillant, il arbore un sourire communicatif, il a de l’humour, il est effronté, hardi, il mène sa cour au pas de charge, « parce qu’ils n’ont pas le temps », le trajet ne durant qu’une heure trente… La scène se déroule en 1969, un an après les événements… Sous nos yeux, leur histoire se dépliera sur cinq ou six ans. Lui ne changera pas, pas de costume en tout cas, il restera indéfectiblement le même, vêtu des mêmes complet cravate marron, chemise blanche et pantalon un peu court (des hommes qui portaient à l’époque ce type de pantalons, on disait qu’ils « allaient aux fraises »). Elle, ses tenues se feront de plus en plus élégantes, de femme dissimulée sous son bonnet de laine, et couverte d’une écharpe et d’un lourd manteau d’hiver du début, elle passera d’une robe et d’un petit perfecto de cuir orangé, à une robe longue, puis à un manteau rouge… Lors même qu’il reste statique du début à la fin, elle se modifie, se module, se métamorphose, se faisant toujours plus mouvante. Tandis que lui restera l’homme aux principes et aux convictions indéfectibles, notamment sur le rôle des hommes, la place des femmes, les rapports de classes, du haut de sa chaire de philosophie, bientôt depuis son piédestal d’auteur reconnu et adulé – son dernier roman obtenant le Prix Renaudot… elle passera d’un monde à l’autre. D’origine modeste, elle reprend ses études… de philosophie à l’Université de Vincennes (excusez du peu), elle suit les cours de Foucault (connu de son compagnon – parce qu’on l’a compris, ils vont se mettre ensemble…), études qu’elle décidera d’abandonner pour suivre son désir de s’émanciper toujours davantage, y compris de son compagnon, et cela l’homme de gauche qu’il dit être, le mâle-sachant qu’il est, ne l’acceptera… pas… Dans ce wagon immuable, le défilement des années s’égrènent sur l’écran au-dessus de la maquette de train, comme dans un vieux cinéma, presque au rythme de la scansion des roues d’une locomotive : 1970, 1971, 1972, 1973, 1974, etc. Leur histoire, jalonnée de combats idéologiques, continue de se déployer sous nos yeux : leur première pétillante rencontre, les premiers pas de leur couple, le premier trajet pour rendre visite à ses parents à elle (ses parents à lui ne seront jamais évoqués : d’où vient-il ? Au fond, qui est-il réellement ? On ne le sait pas. Disons qu’il est profondément seul – solitaire plutôt -, et certainement égoïste), nous assistons à leurs premières disputes, leurs réconciliations, leurs nouvelles disputes, ces dernières puisant toujours à la même source… : ils ne viennent pas du même monde…, ils ne partagent pas les mêmes repères… ni les mêmes conceptions de la vie… Leur vie de couple n’est pas chose facile… De part et d’autre, ils luttent pour exister selon leurs idées, leurs rêves, leurs envies, elle surtout qui doit résister (c’est le mot) face aux positions toujours plus monolithiques, aux pressions toujours plus fortes et toujours plus conservatrices de son compagnon. Tiendront-ils sur la durée ? A l’extérieur du train, les mêmes paysages continuent de défiler par la fenêtre, ceux qu’elle contemplait le jour où ils se sont rencontrés et qu’elle continue de célébrer par la poésie, ces mêmes paysages pour lesquels lui continue d’éprouver le même dédain : ces paysages mineurs. Et les paysages majeurs où sont-ils, est-on presque en droit de demander ? Sur leurs visages. Filmés en gros plans, on ne se lasse pas de les regarder, tant l’un et l’autre se régalent dans cet espace réduit où ils se sentent si bien et où ils sont, comme sur les rails où file leur train à toute allure, si bien dirigés. En guise d’épilogue, on peut évoquer la figure du musicien (celle de Vincent Ségal). L’on est « coutumier » de la présence du musicien sur un plateau. C’est « étrange », parce qu’au démarrage, Marc Lainé place « son » musicien, un violoncelliste, ni à droite, ni à gauche, mais au beau milieu du plateau. On s’en fait la remarque… Puis, du fait du dispositif, du jeu des comédiens, du déroulement de l’histoire, on l’oublie rapidement, il n’est pas le centre du spectacle. Le musicien joue, fidèlement assis derrière son instrument. On l’écoute. Au terme de la pièce, Vladislav Galard et Marc Lainé réussissent la « prouesse » de nous faire regarder ce membre régulièrement invisibilisé du spectacle. Soudain, toute notre attention se focalise sur « lui » : « le » musicien. Cette prouesse finale de la pièce « méritait », « si l’on peut dire », d’être… « citée »…

Distribution

Texte, mise en scène et scénographie : Marc Lainé
Avec : Vladislav Galard, Adeline Guillot, Vincent Ségal et trois caméras motorisées
Musique : Vincent Ségal
Lumière : Kevin Briard
Son : Clément Rousseaux
Vidéo : Baptiste Klein
Costumes : Dominique Fournier
Collaboration à la scénographie : Stephan Zimmerli
Construction décor : Act’
Construction de la maquette : Simon Jacquard

Production : La Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme-Ardèche

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