« Vivre dans le feu » (confessions) Marina Tsvetaeva (écrits 1892-1941)

Dans sa préface, Tzvetan Todorov écrit :  « Le grand écrivain formule certes de beaux vers, produit des ouvrages saisissants, raconte des histoires envoûtantes, mais il a une ambition plus haute : penser intensément et dire – dans l’urgence – le vrai. » Un mot semble désigner l’état d’esprit qui caractérise en permanence la poétesse : l’incandescence. Pourquoi le feu ? Parce que cet élément incarne l’intensité maximale, l’âme chauffée à blanc. « Il ne s’agit pas du tout de vivre et écrire » libelle-t-elle dans ses carnets, « mais de vivre-écrire et écrire, c’est vivre. »

Parmi les mille feuillets de ses carnets, on lira avec plaisir et effarement la reconstitution de la vie de la poétesse.

Mêlés aux affres douloureuses de sa tragique existence, on découvrira ci-après de menus joyaux de sa pensée :

« Je n’aime pas la vie en tant que telle, pour moi, elle ne commence à signifier, c’est-à-dire à prendre sens et poids – que transfigurée, c’est-à-dire dans l’art. »

Depuis la révolution de 1917 jusqu’à sa mort en 1941, Marina Tsvetaeva se trouve condamnée à vivre dans une misère extrême. Selon Todorov, le poète n’a pas la passion de la révolution. Les révolutionnaires peuvent s’entendre un temps avec les poètes, le temps d’ébranler les conventions établies, mais leur but n’est pas de maintenir toujours vivante cette inquiétude. Au contraire, ils aspirent à prendre le pouvoir à la place de détenteurs actuels pour le rendre encore plus fort et plus contraignant. Les poètes n’ont pas la passion de la révolution, mais de la révolte. « La révolte intérieure du poète n’est pas une révolte extérieure. » « La vie m’accule de plus en plus vers l’intérieur. Vivre ne me plaît pas et je conclus de ce rejet très net qu’autre chose existe. »

Le poète tel que l’entend Tsvetaeva est résolument inapte à la vie selon les nouvelles normes. C’est un droit de l’homme – et à plus forte raison du poète – que de se mettre à l’écart. Elle rédige des « Lettres à l’Amazone ». « Écouter la voix du démon » [entendre : écrire un roman] exige la connaissance d’une pluralité de conscience. Or, Tsvetaeva n’en connaît qu’une : la sienne. En ce sens, et à un degré particulièrement élevé, toute son œuvre est autobiographique. La matière abordée est sa propre subjectivité : « Mes vers sont un journal. Ma poésie est une poésie des noms propres. » « Toute ma prose est autobiographique. »

Son rêve ? « Mon rêve : jardin de couvent, bibliothèque de couvent et une espèce d’ex-ci-devant de soixante-dix ans qui viendrait tous les soirs chez moi écouter ce que j’ai écrit et me dire comme il m’aime. »

Vendredi 20 février 1920, la première tragédie : « Mes amis, un grand malheur m’est arrivé : Irina (sa fille de trois ans) est morte à l’orphelinat, le 16 février, il y a quatre jours. Et par ma faute… Ni on les nourrit, ni on les soigne… »

… Des mois plus tard…

Au sujet du roman…

« Un grand roman. Cela prend quelques années… » Le livre ne verra pas le jour de son vivant…

Plus tard…

« J’écris avec rage, c’est ma vie. »

Correspondance avec Pasternak : « Pasternak, il existe un code secret. Vous, vous êtes entièrement codé, tout à fait irrécupérable pour le public. »

« Tout m’ennuie. Quand je suis avec les gens je suis malheureuse. Sentiment que les gens me volent mon temps, assiègent mon cerveau. »
« Ils m’inondent avec tous les déchets de leurs journées. »
« Je suis débordée par les gens. »
« Je ne me sens pas bien avec les gens parce qu’ils m’empêchent d’écouter le silence. »

La misère (exil en banlieue parisienne) :

« Je vis très mal. »
« Je vis très mal, nous sommes entassés à quatre dans la même pièce, je ne peux absolument pas écrire. »
« Vous ne pouvez pas imaginer le dénuement dans lequel je vis, je n’ai aucun autre moyen de subsistance que l’écriture. »
« Nous manquons d’argent pour tout. »
« Je vis dans le froid ou dans la fumée : au choix. Quand il gèle, comme en ce moment, je préfère la fumée. »

L’écriture :

« Les poèmes, c’est un troisième royaume, en dehors du bien et du mal. »
« Tout, l’écriture exceptée, n’est rien. »
« Retirez-moi l’écriture, je ne vivrais plus. »
« On me publie depuis 1910, or nous sommes aujourd’hui en 1933 et je suis ici toujours considérée soit comme un débutant, soit comme un amateur, une espèce d’artiste en tournée. »
« Le contraire du bourgeois, c’est le poète et non pas le communiste. Le poète, c’est le contre-bourgeois. »
« Je ne vis pas pour écrire des vers, j’écris des vers pour vivre. »
« Je n’écris pas parce que je sais, mais pour savoir. »
« Mon moyen de connaissance : l’énonciation. »
« Le mot est le chemin vers la chose et non l’inverse. »
« Seigneur, donne-moi d’être jusqu’à mon dernier souffle, UN HÉROS DU TRAVAIL ! »
« Une journée durant, je cherche une épithète, c’est-à-dire UN SEUL MOT. »
« Et parfois je ne le trouve pas. »

La non-publication, son « échec » littéraire :

« Toutes mes œuvres dorment et ne sont pas prises. » [par les éditeurs]
« Mon temps m’aura balayée. Il m’aurait balayée dans n’importe quel pays. »
« Impossible de nous rencontrer : nous hantons des contrées différentes. »
« Tout le monde est occupé d’autre chose » [que de la-sa poésie]
« Effroyable solitude créatrice. »
« Tout en détestant tellement les petits cercles, j’aimerais tellement avoir des amis ».
« Non mon cher, on ne m’a pas oubliée, on ne me connaît pas tout simplement. »
« On m’édite, puis on me met à l’index. »

Servir.

« Le poète ne peut pas servir le pouvoir, parce qu’il est lui-même le pouvoir. Idem avec le peuple. Idem avec le verbe servir. Le poète ne peut pas servir, parce qu’il sert déjà intégralement . »
« Je ne suis pas un parasite parce que je travaille et ne veux rien d’autre que travailler : par contre, faire mon travail et pas celui d’un autre. »

Poésie :

« Il est impossible de concevoir en prose et d’écrire en vers, ce que font les poétaillons. »
« Écrire en vers est une chose, écrire des vers en est une autre. »
« Toute l’Italie du XVIII siècle échangeait des sonnets, les poètes cependant se comptaient sur les doigts d’une main. »
« Il ne faut pas pouvoir dire une chose autrement qu’en vers, alors ce sont des vers. »
« Pas de vers sans sortilèges. »
« Sortilège pas comme enjolivure, mais comme un principe des forces élémentaires. »
« Pas de sortilèges, pas de vers, mais des lignes rythmées. »

L’égo :

« L’égoïsme spirituel n’existe pas. Existe l’égocentrisme, et alors tout est dans la capacité de l’ego et, partant de là, la grandeur (la contenance) du centre. La plupart des égocentriques – à savoir tous les poètes lyriques et tous les philosophes – sont les gens les plus détachés et les moins autolâtres du monde, simplement, ils ont inclus dans leur douleur toute la douleur d’autrui… »

Idéologie et poésie :

« Toute ma vie on m’a reproché mon insuffisance idéologique. A défaut d’avoir une CONCEPTION DU MONDE, j’ai une SENSATION DU MONDE. »

Traduction :

« Doivent traduire ceux qui n’écrivent pas des choses à eux. »

Exil et retour au pays :

« Je ne vais tout de même pas partir en Russie où on va me coffrer. »
« Je refuse de partir [en Russie] parce que je suis déjà partie. »

La discorde

« 21 février 1935, Alia (leur fille) s’en est allée. »
« Je ne vivrai plus jamais avec elle. La coexistence était devenue depuis longtemps insupportable. »

[Alia partage les convictions pro-soviétiques de son père. Le 15 mars 1937, elle rentre en Russie.]

Le début de la fin :

Début juin 1939, Marina Tsvetaeva se rend au Havre et prend un bateau pour Leningrad.
En 1939, Serguéï Efron (son mari) et Alia (leur fille aînée) sont arrêtés en Russie.
Pour demander de l’aide, Marina Tsvetaeva écrit à Béria, chef du KGB.
Le 27 sept 1939, Alia signe des « aveux » sous la pression de la torture selon lesquels son père et elle-même sont des agents des services secrets français. Quelques temps plus tard, Alia sera transférée à la déportation à vie en Sibérie. Elle sera finalement libérée en 1955 après la mort de Staline et l’exécution de Béria.
En prison, Serguéï Efron est soumis à son tour aux interrogatoires et à la torture. Il « n’avouera » jamais. Il sera fusillé pour trahison le 16 octobre 1941.

La précipitation :

« Je ne vis plus, n’écris plus, ne vis plus. »
« Je suis en train de crever. »
« Nous restons mon fils et moi absolument seuls. »
« Les écrivains à Moscou n’ont pas un seul mètre carré. »
« Je suis littéralement à la rue, avec toutes mes affaires et tous mes livres. »
« Avec tous ces changements de lieux, je perds progressivement mon Moi. »
« Je ne vois pas d’issue. »
« Ma vie est atroce. »
« Ma non-vie. »
« J’appelle au secours. »
« J’ai honte d’être encore en vie. »

« Aujourd’hui, 26 septembre 1940, j’ai 48 ans. »

Le 22 juin 1941, l’Allemagne envahit l’Union soviétique. M.T. et son fils fuient Moscou.

Dans une bourgade, loin de Moscou, elle trouve une chambre à louer chez l’habitant. Elle ne trouve pas de travail. Elle sollicite l’emploi de plongeuse dans une cantine.

Le 31 août 1941, Marina Tsvetaeva écrit trois lettres d’adieu. Une pour qu’on vienne en aide à son fils. Sa lettre se termine par ces mots : « Ne m’enterrez pas vivante. Vérifiez bien. » L’une à un homologue poète pour le testament de son œuvre. Une dernière lettre à son fils, Mour : « Pardonne-moi. Comprends que je ne pouvais plus vivre. »

Lorsque Mour rentre à la maison, il découvre sa mère pendue.

Appelé au combat, Mour sera tué au combat le 7 juillet 1944.

Évoquant son propre destin posthume, Marina Tsvetaeva le résume par ce vers légèrement modifié d’Anna de Noailles :

« Et ma cendre sera plus chaude que leur vie. »

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