« Vous les entendez ? » Nathalie Sarraute (1972)

Un père entend les rires frais de ses enfants adolescents qui s’amusent. Ces jeunes gens ont des crises de fous rires innocents, mutins, malicieux.  Ils s’esclaffent pour des riens. De longs « rires bêtes », on dit parfois. Les jeunes sont montés à l’étage. Le père est assis au salon avec un ami, un voisin en visite. Sur la table basse, l’ami a déposé une statue, une lourde bête de pierre grumeleuse : « une pièce superbe », dit l’ami. Il a trouvé cette pièce chez un petit brocanteur lors d’un séjour au Cambodge. Pendant qu’en bas, le père discute d’art au sujet de cette petite statue, les jeunes en haut rient à gorges déployées à propos de futilités. Les deux hommes tâtent la statue. Une drôle de bête. Qu’est-ce que ça peut être ? Un puma ? Une bête mythique ? Le père n’a certainement qu’une envie, celle de monter à l’étage et de demander aux jeunes de cesser leurs fous rires. Face à son ami, il ne veut pas se présenter comme un collectionneur. De son point de vue, le fait de posséder ternit l’œuvre. En matière d’art, il ne veut pas chiner, ni se présenter comme un découvreur, il préfère que « ça lui tombe tout cuit dans le bec. » Il préfère « venir manger dans la main. » Mais en vérité, il s’agit d’un pleutre, d’un parasite, d’un imposteur, d’un simulateur, qui fait le « connaisseur ». Pour revenir en amont, l’ami a donc déposé la pièce de pierre sur la table basse et cet acte a peut-être déclenché une salve de fous rires dans l’assistance. On jauge, on ausculte, on évalue la pièce. Dans le même temps, on jauge, on ausculte, on évalue son propriétaire. Avec la validité de l’œuvre, on estime le choix du propriétaire. Lors de cet examen (puisqu’il s’agit bien de cela), un regard suffirait à transformer cette lourde pierre en une chose creuse. Pour que les moqueurs cessent de rire, il faudrait faire figurer cette pièce dans un musée. Comment se prend la décision qu’une chose est de l’art ? Pour se protéger des sarcasmes, le propriétaire dénigre la pièce et finit par s’en séparer : « Une pièce grumeleuse, d’un gris sale, grossièrement taillée. Une bête pataude, un peu informe. » « Ce n’est rien », conclut-il finalement, « c’était chez mon père, dans sa cave… » Pendant que les jeunes manifestent leurs mépris par leurs rires pour la pièce d’art, le voisin interroge : peut-on sensibiliser les jeunes à l’art ? Peut-on les éduquer ? Peut-on leur inculquer la chose artistique ? Le père ne croit pas à l’éducation artistique. En démocratie, qui oblige, est-il possible de discuter « des goûts et des couleurs » ? Comment se définit la valeur artistique ? Peut-on se disputer avec ses proches pour une raison artistique ? Une œuvre d’art et le jugement que l’on porte sur elle peuvent-ils créer des dissensions irrémédiables dans les familles ? Que doit-on faire ? Ne pas influer sur les jeunes ? Les laisser vivre ? N’exprimer aucun désaccord ? Démissionner face à leur indifférence et à leur ignorance ? Les laisser s’abandonner à leurs lubies ? A leurs dadas ? Eviter surtout de les contrecarrer ? Est-ce aux jeunes de nous obliger à les suivre ? A aller jouer avec eux aux flippers ? A écouter avec eux de la musique de juke-box ? A lire leurs B.D. ? Accepter cet état de fait, est-ce renoncer ? Que signifie : « vivre et laisser vivre »? Que veut dire : « vivre » ? Le juke-box vit-il ? Qu’est-ce qui vit ? Est-ce pour ennuyer son père que sa fille lui a dit devant son ami voisin que la statue devait être crétoise, le savoir de son père étant trop tyrannique ? Toutes les personnes de l’assistance se livrent en réalité à un conflit, à une dispute artistique, autour des critères de l’art et du goût. Ses gamins ont confectionné une fraise avec du papier gaufré qu’ils ont passée autour du cou de la statue pour la profaner et manquer de respect aux conceptions sur l’art de leur père. Les traitant de dadaïstes et de nihilistes, le père a chassé les enfants dans leur chambre, c’est à ce moment que les fous rires ont commencé. L’ami prédit la mort de l’art parce que les jeunes ne veulent plus des lois, des règles, des valeurs de l’art… Il faudra bien s’y faire, parce qu’on ne pourra pas se passer des jeunes. Les jeunes représentent la vie, l’avenir. Au contraire, le père se tient disposé à se passer des jeunes. Faut-il mettre en l’air toute la tradition ? L’histoire de l’art est-elle du côté de l’ordre ? Les adeptes de l’art sont-ils les « bien-pensants ? » ? Sont-ils les privilégiés installés au milieu de leurs trésors ? Les forces de l’ordre sont-elles du côté de l’art ? Les jeunes doivent-ils faire allégeance au totem de l’art ? Le père est convaincu d’entendre des rires sournois contre lui de la part de ses enfants. Alors, les rires étaient-ils innocents ou moqueurs ? N’est-il pas bon à leur âge qu’ils s’affirment contre leurs aînés ? Le père décide finalement de donner la statue à ses enfants. Mais puisque ceux-ci la négligent, il décide, suite à leur suggestion, de la léguer au musée du Louvre, où la famille et ses héritiers pourront aller la voir. Lorsqu’ils s’éloignent, leurs rires insouciants reprennent…

Puis plus rien…

« Vous les entendez ? » prolonge l’enquête sur les questions esthétiques ouverte par les précédents romans. « Une œuvre d’art n’est jamais une valeur sûre. » Les changements de goût et de mode, de génération en génération, soulignent l’incertitude des jugements esthétiques.

« Les fruits d’or » est centré sur la question de la réception et de la valeur de l’objet esthétique qu’est le roman.

Dans « Entre la vie et la mort », il s’agit de la valeur de la création littéraire, mais du point de vue de son créateur, à la fois écrivain et premier lecteur.

Dans « Vous les entendez ? », il s’agit plutôt de la valeur de l’esthétique elle-même.

Ici, l’objet esthétique est exposé à l’opposition la plus sévère, de la part des êtres les plus aimés au monde : ses propres enfants. Ce père est à tout moment profondément troublé dans ses goûts. Son ami et lui sont pris en flagrant délit d’admirer un objet d’art, une figure précolombienne dont on connaît mal l’origine : une pièce de collection, une pièce de musée, un article de brocante sans valeur ? Les enfants rient et leurs rires mettent en mouvement et en doute tous les personnages. Chacun défend ses valeurs dans une guerre perpétuelle de typologies, de stéréotypes, de classifications et de catégories. Le père se bat dans les deux camps : pour ou contre ses enfants (souvent contre), pour ou contre lui-même, pour ou contre la statue. De quoi les enfants rient-ils ? De la statue de bête ? De l’attitude du père et de son ami ? De l’art en général ? Des manies des vieux ? L’ambiguïté des rires suscitent toutes sortes de questions troublantes qui portent sur la nature du rapport parent/enfants, entre l’art et la vie, et sur la démarcation problématique entre les exigences de l’éducation et celles d’un conformisme tyrannique. Quelles interprétations attribuer à ces rires donc ? Les rires sont-ils innocents ou coupables ? Et s’ils sont coupables, de quoi ? Cette figure précolombienne appartient à un monde culturel que le père voudrait partager de tout cœur avec ses enfants, qu’ils voudraient initier, mais qu’il aurait horreur de leur imposer par la force. Cette statue est-elle devenue désuète ? Périmée ? Appartient-elle à un monde fini ? Mort ?

Lorsque le père n’est plus là, la bête de pierre est-elle devenue un porte-cendrier dans une chambre où la culture est celle du juke-box ou a-t-elle finie au Louvre comme le suggère la fin du roman ?

Dans ce conflit, la question de l’éducation est centrale. Est-elle une invitation à partager des trésors ? Initiation à des plaisirs intellectuels et culturels ? Ouverture des horizons ? Ou est-elle système de répression des jeunes ? Contrainte liée à un conformisme tyrannique ? Le désir de faire partager les plaisirs artistiques aux jeunes ne garantit pas contre le risque d’imposer la culture de force. Le père traînant ses enfants derrière lui dans les musées et les galeries reconnaît l’ambivalence de son attitude. En leur présentant une « beauté » reconnue, approuvée, étiquetée, pour qu’ils la connaissent et la saluent, le père prend le risque de faire rentrer l’art dans une catégorie, d’en faire quelque chose de figé, de mort enfin, que les enfants refuseront. Au lieu d’être une clef qui ouvre des portes du plaisir esthétique, la phrase directive : « C’est beau » s’expose à devenir un obstacle.

La hiérarchie des valeurs établies, avec sa liste officielle de chefs d’œuvre, si elle fait partie intégrante de ce que nous appelons la civilisation, a aussi, et Sarraute le montre avec une lucidité impitoyable, l’inconvénient de créer un domaine sacré dont la profanation est sévèrement punie, et qui risque donc toujours de devenir statique, mort, momifié…

Sarraute 5

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