« Disent les imbéciles » Nathalie Sarraute (1976)

On ne parvient plus à savoir à qui appartiennent les voix… Au début du roman, on retrouve une scène de dispute familiale relative au comportement et aux mots qu’il convient d’avoir à l’égard d’une grand-mère et aux gestes que l’on peut ou non lui prodiguer : « Elle est mignonne… », mais ensuite le roman s’élargit à travers des lieux et des moments très disparates.

Le sujet (y en a-t-il un ?) semble se fragmenter et c’est l’une des principales difficultés du livre. Une autre difficulté provient de l’apparente discontinuité des personnes et des lieux. On se retrouve dans un espace indéfini où des voix indéterminées s’adressent à des personnes anonymes.

Au départ, la grand-mère est « mignonne » selon les membres de sa famille. Le garçon suivant ne doit pas s’inquiéter, il a des « traits réguliers ». Le suivant (ou le même) « n’est pas intelligent ». Par cette suite de paroles échangées, le roman est l’exploration du terrorisme inhérent aux catégorisations et aux caractérisations qui proviennent du langage

et de ce que les imbéciles disent les uns des autres.

En même temps, dire d’une parole qu’elle est imbécile, c’est une manière terroriste de disqualifier la parole des autres, ainsi que la – ou les – personne-s qui parle-nt.

C’est de la bouche de ceux que l’on qualifie les « plus intelligents » que l’on entend parfois sortir, avec stupeur, les sottises les plus énormes.

Soit.

Mais existe-t-il une parfaite égalité entre les esprits ? Les imbéciles n’existent-ils pas ? Les plus intelligents peuvent-ils être mis de plain-pied avec eux ? N’y a-t-il tout de même pas de catégorisation à faire ? Ou bien faut-il faire un nivellement et affirmer : « Nous sommes tous pareils ? »

« Disent les imbéciles » est un roman contre les cloisonnements (« C’est rassurant de s’en servir ») et contre le faux. Il porte sur le désir d’arracher certaines catégories (« les petites vieilles », par exemple) de leur « prison » : « J’ai essayé de t’arracher à cette forme où tu es enfermée ».

L’artiste est toujours ce paria de la société : « Qui ? Qui est-ce ? Qui est-il ? » Parce que cela rassure, il faut lui trouver des antécédents dans la famille (oncle François). Il serait « doué, c’est certain, mais pas intelligent ». Lui aussi est classé dans la catégorie des imbéciles. « Impossible de s’évader, de contre-attaquer » Du coup, tout ce qu’il peut penser est frappé de nullité, comme le fait de répondre à cette attaque qui le qualifie d’imbécillité en les traitant pareillement du tac au tac ? Mais sa « religion » d’écrivain lui interdit de qualifier les gens d’imbéciles. Ces qualifications sont des crachats, des excréments que l’écrivain ne peut pas utiliser contre ceux-là même qui les emploient, même si parfois il en a la tentation. Oui, l’écrivain fréquente aussi les imbéciles : « Si vous êtes vraiment sincère, si vous croyez à une si parfaite égalité, si vous vous sentez pareil à n’importe qui… pardonnez-moi… avec n’importe quel imbécile, comment faites-vous pour survivre mon pauvre ami ? Vous êtes à plaindre. »

A rebours du commencement, l’écrivain est bien contraint de reconnaître au terme de la discussion que ses interlocuteurs (ses lecteurs ?) sont des imbéciles et qu’il est intelligent. L’artiste se retrouve donc seul avec son idée, tandis que celle-ci a besoin d’être diffusée.  Sa relation avec ses lecteurs est donc délicate, conflictuelle. Elle s’apparente à de l’amour-haine. L’artiste apostrophe : « Debout les morts ! » Qui sont les morts ? Les lecteurs ? Lui-même ? Ses romans ?

Que dit-on de l’auteur ? Qu’il est un monstre d’orgueil. Un Gulliver au pays des nains. Il a des yeux naïfs aussi, dit-on. Un regard d’enfant. On dit de lui qu’il est un Maître. Les regards des admirateurs focalisés sur lui, lui donnent de l’aisance. Avec le Maître qu’il s’est lui-même choisi, l’auteur est comme un pédagogue avec son pupille, comme un psychiatre avec son patient.

Les autres disent du Maître… qu’il est un imbécile.

Un jour, l’auteur devient vieux,  alors les interlocuteurs (les lecteurs) deviennent plus condescendants, plus familiers avec lui… Lorsque le Maître meurt, ceux qui lui ont survécu racontent leurs souvenirs à son propos : « Debout les morts ! » ou « Debout les Maures ! » Car il aimait jouer avec les mots. On examine ses affaires, ses reliques, les pièces, les lettres, les objets qu’il a laissés. De tout cela, il se dégage un délire de persécution, un goût de l’échec, un masochisme. Dans son journal intime, on finit par découvrir son arrivisme, son goût pour les honneurs officiels. On fait feu de tout bois pour le salir.

« Disent les imbéciles » s’attaque de front au terrorisme intellectuel qui désigne des groupes entiers comme inférieurs, ou « autres », c’est-à-dire exclus du « nous » des élus. Dans ce texte profondément anti-autoritaire, ce qui est mis en cause est l’impulsion terroriste qui se situe aux racines du langage. C’est par le langage que l’on classifie les gens et la caractérisation des êtres conduit à la caractérisation des idées qui émanent d’eux. Le qualificatif, quel qu’il soit, une fois plaqué sur un être, l’emprisonne dans un rôle et une catégorie.

« C’est le langage qui constitue les geôles, les caves » dit Nathalie Sarraute. « C’est avec les mots qu’on enferme ». Une phrase comme « Disent les imbéciles » condamne sans appel à la fois les idées auxquelles s’attache la phrase et les personnes qui les émettent. « C’est une phrase typiquement fasciste », selon Nathalie Sarraute.

Dire de quelqu’un qu’il est un autre, qu’il est différent, c’est comme être raciste, comme certains racistes l’énoncent : « Ils ne sont pas inférieurs, ils sont différents. »

D’un bout à l’autre du roman, une lutte se poursuit entre deux modes de fonctionnement : d’un côté, l’acceptation de la caractérisation, de la catégorisation hiérarchique et des arguments d’autorité ; de l’autre, le refus de tous ces modes autoritaires de l’affirmation situés aux antipodes de l’indéfinissable être humain…

Que les rôles soient choisis ou imposés, ils les jouent et les voilà tous connus et figés. Les êtres persistent pourtant à s’échapper des cases où l’on essaie de les enfermer.

Les reconstructions biographiques et l’identité personnelle n’ont rien à voir avec les « poètes ».

Et encore moins avec la poésie…

Sarraute 6

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