« L’espace littéraire» Maurice Blanchot (1955)

Principaux axes et extraits.

Nécessité de la solitude pour créer.

L’écrivain appartient à un langage que personne ne parle, qui ne s’adresse à personne…

Entraîné hors de soi par la littérature en quête de son essence.

L’écrivain qu’on appelle classique sacrifie en lui la parole qui lui est propre [personnelle], pour donner voix à l’universel. Le calme d’une forme réglée, la certitude d’une parole libérée du caprice [personnel], où parle la généralité impersonnelle… La littérature a alors la solitude glorieuse de la raison…

[Le personnage, une convention]

L’idée de personnage, comme la forme traditionnelle du roman, n’est qu’un des compromis par lesquels l’écrivain, entraîné hors de soi par la littérature en quête de son essence, essaie de sauver ses rapports avec le monde et avec lui-même.

L’écrivain qui entre dans la région de l’interminable ne se dépasse pas vers l’universel. Il ne découvre pas le beau langage qui parle honorablement pour tous.

A partir du moment où l’œuvre devient recherche de l’art, devient littérature…

On dit de l’artiste qu’il trouve dans son travail un moyen commode de vivre en se soustrayant au sérieux de la vie. Il se protégerait du monde où agir est difficile, en s’établissant dans un monde irréel sur lequel il règne souverainement. /… / L’artiste donne souvent l’impression d’un être faible qui se blottit peureusement dans la sphère close de son œuvre, là où, parlant en maître et agissant sans entrave, il peut prendre la revanche de ses échecs dans la société.

On reproche à Rimbaud : désertion et démission, mais le reproche est bien facile à qui n’a pas couru le risque.

[Laisser l’œuvre en état d’inachèvement.]

Bien des ouvrages nous touchent parce qu’on y voit encore l’empreinte de l’auteur qui s’en est éloigné trop hâtivement, dans l’impatience d’en finir, dans la crainte, s’il ne finissait pas, de ne pouvoir revenir à l’air du jour.

L’écrivain ne sait jamais si l’œuvre est faite. Ce qu’il a terminé dans un livre, il le recommence ou le détruit dans un autre.

L’impatience est cette faute. C’est elle qui voudrait précipiter l’histoire vers son dénouement, avant que celle-ci ne se soit développée dans toutes les directions /…/ Bien des raisons retiennent Kafka d’achever presque aucune de ses « histoires », le portent, à peine a-t-il commencé l’une d’elles, à la quitter pour essayer de s’apaiser dans une autre.

Forces sauvage d’une plénitude dévastatrice…

Il ne s’agit pas de consacrer le temps au travail, de passer son temps à écrire, mais de passer dans un temps autre…

Kafka ne peut pas ou n’accepte pas d’écrire « par petites quantités », dans l’inachèvement de moments séparés.

Kafka : « Ecrire n’est possible qu’ainsi, avec une telle continuité, une ouverture complète du corps et de l’âme. »

Quand Valéry écrit dans une lettre : « Le vrai peintre, toute sa vie, cherche la peinture ; le vrai poète, la Poésie, etc. Car ce ne sont point des activités déterminées… La poésie n’est pas donnée au poète comme une vérité et une certitude dont il pourrait se rapprocher ; il ne sait pas s’il est poète, mais il ne sait pas non plus ce qu’est la poésie, ni même si elle est ; elle dépend de lui, de sa recherche, dépendance qui toutefois ne le rend pas maître de ce qu’il cherche, mais le rend incertain de lui-même et comme inexistant.

La poésie n’est pas donnée au poète comme une vérité.

Pour écrire un seul vers, il faut avoir épuisé la vie.

Nous n’écrivons pas selon ce que nous sommes ; nous sommes ce que nous écrivons.

Ce qui convient à l’œuvre, c’est peut-être que « je » n’aie pas de personnalité. Clemens Bretano, dans son roman Godwi, parle d’une manière expressive de « l’anéantissement de soi-même » qui se produit dans l’œuvre.

L’écrivain n’écrit plus, il crie, un cri maladroit, confus, que personne n’entend ou qui n’émeut personne.

L’œuvre signifie toujours : ignorer qu’il y a déjà un art, ignorer qu’il y a déjà un monde.

Seul le livre non littéraire s’offre comme un réseau fortement tissé de significations déterminées : avant d’être lu par personne, le livre non littéraire a toujours été déjà lu par tous, et c’est cette lecture préalable qui lui assure une ferme existence. Mais le livre qui a son origine dans l’art, n’a pas sa garantie dans le monde, et lorsqu’il a été lu, il n’a encore jamais été lu, ne parvenant à sa présence d’œuvre que dans l’espace ouvert par cette lecture « unique », chaque fois la première et chaque fois la seule.

[La lecture de ce livre] ne prend appui sur rien qui soit déjà présent.

Celui qui reconnaît pour sa tache essentielle l’action efficace au sein de l’histoire, ne peut pas préférer l’action artistique. L’art agit mal et agit peu.

Le Moi artistique affirme qu’il est seule mesure de lui-même, seule justification de ce qu’il fait et de ce qu’il cherche.

L’art, inutile au monde pour qui compte ce qui est efficace, est encore inutile à lui-même. S’il s’accomplit, c’est hors des œuvres mesurées et des tâches limitées, dans le mouvement sans mesure de la vie.

Cette exigence de l’art n’est nullement une fuite vaine qu’il ne serait pas nécessaire de prendre au sérieux. Rien n’est plus important qu’une telle souveraineté qui est refus et que ce refus qui, par un changement de signe, est aussi l’affirmation la plus prodigue, le don, le don créateur, ce qui dispense sans retenue et sans justification, l’injustifié à partir de quoi justice peut être fondée…

L’art est cette passion subjective qui ne veut plus avoir de part au monde. Ici, dans le monde, règne la subordination à des fins, ici la signification, la certitude des valeurs, l’Idéal du Bien et du Vrai. L’art est le « monde renversé » : l’insubordination, la démesure, la frivolité, l’ignorance, le mal, le non-sens. Tout cela lui appartient. A quel titre ? Il n’a pas de titre, il ne saurait en avoir, ne pouvant se réclamer de rien.

L’art, présence de l’homme à lui-même, [ne suffit pas]. Il faut devenir sa propre présence. Ce qu’il veut affirmer, c’est l’art. Ce qu’il cherche, ce qu’il essaie d’accomplir, c’est l’essence de l’art. Tendance qui attire tous les arts vers eux-mêmes.

L’œuvre d’art ne renvoie pas immédiatement à quelqu’un qui l’aurait faite : « Impersonnifié, le volume », Mallarmé. C’est là sa direction véritable. C’est cette exigence qui s’exprime dans le superlatif qu’est le chef d’œuvre. Le chef d’œuvre n’est pas dans la perfection, ni dans la maîtrise, qui est de l’artiste, non de l’œuvre.

Valéry dit très bien que la maîtrise est ce qui permet de ne jamais finir ce qu’on fait. Seule la maîtrise de l’artisan s’achève dans l’objet qu’il fabrique. L’œuvre, pour l’artiste, est toujours infinie, non finie…

Le chef d’œuvre (n’a pas besoin) ne réclame pas approche de lecteur. « Il a lieu tout seul : fait, étant ». Mallarmé.

Un objet fabriqué par un artisan ne revoie pas à quelqu’un qui l’aurait fait, mais il ne renvoie pas non plus à lui-même (contrairement à l’art). Comme on l’a bien souvent observé, il disparaît tout entier dans son usage, il renvoie à ce qu’il fait, à sa valeur utile. L’objet de l’artisan « n’apparait » pas ; Pour qu’il apparaisse, il faut une rupture dans le circuit de l’usage, une brèche, une anomalie qui le fasse sortir du monde, sortir de ses gonds… pour qu’il devienne une véritable œuvre d’art.

[L’œuvre doit d’abord apparaitre comme incompréhensible, mais comme bientôt compréhensible. C’est une fulgurance, un éclat un « moment de foudre ». Mallarmé.] L’œuvre n’apporte ni certitude ni clarté. Ni certitude pour nous, ni clarté pour elle.

Toute œuvre forte nous enlève à nous-mêmes, à l’habitude de notre force, nous rend faibles, comme anéantis. Elle désigne une région où « impossibilité » est « affirmation ». Une présence qui échappe à la compréhension, qui est sans certitude, mais éclatante.

L’œuvre fait apparaître ce qui disparaît dans l’objet [de l’artisan]. La statue glorifie le marbre. Le sculpteur se sert de la pierre de sorte que celle-ci n’est pas « utilisée » mais « affirmée ».

Le poète ne survit pas à la création de l’œuvre. Il vit en mourant en elle.

Car ce qui est glorifié par l’œuvre, c’est l’œuvre.

Le créateur est sans pouvoir sur son œuvre, il est dépossédé par elle, comme il est, en elle, dépossédé de soi, il n’en détient pas le sens. Il ne lui incombe pas le soin de la « lire »…

Le poème est le voile qui rend visible le feu, qui le rend visible par cela même qu’il le voile et le dissimule. Il montre donc, il éclaire, mais en dissimulant et parce qu’il retient dans l’obscurité ce qui peut seulement s’éclairer de par l’obscur…

L’œuvre d’art est liée à un risque, elle est l’affirmation d’une expérience première extrême. Mais quel est ce risque ?

Si l’artiste court un risque, c’est que l’œuvre elle-même est essentiellement risque.

Le poème Exil de Saint-John Perse. Le poète est en exil, il est exilé de la cité, exilé des occupations réglées et des obligations limitées. Cet exil qu’est le poème fait du poète l’errant, le toujours égaré.

Le risque qui attend le poète et, derrière lui, tout homme qui écrit sous la dépendance d’une œuvre essentielle, est l’erreur. Erreur signifie le fait d’errer, de ne pouvoir demeurer parce que, là où l’on est, manquent les conditions d’un ici décisif. Là, ce qui arrive et revient sans cesse est l’horreur et l confusion et l’incertitude du ressassement éternel. L’errant n’a pas sa patrie dans la vérité, mais dans l’exil, il se tient en dehors, en deçà, à l’écart… Il part. Il devient, comme l’appelle Hölderlin, le migrateur.

L’œuvre dit : commencement. Ce qu’elle prétend donner à l’Histoire, c’est la possibilité d’un point de départ. Elle est le point du jour qui précéderait le jour. Elle initie. Elle intronise. Elle est nouvelle « maintenant ». Elle renouvelle ce « maintenant » qu’elle semble initier. Enfin, elle est très ancienne. Effroyablement ancienne : [comme si depuis toujours elle avait toujours été là] Etant l’origine qui toujours nous précède.

L’œuvre cependant est aujourd’hui l’œuvre d’art, elle est l’œuvre à partir de l’art, et elle dit le commencement quand elle dit l’art qui est son origine et dont l’essence est devenue sa tâche. Mais où nous a conduits l’art ? Avant le monde, avant le commencement. Il nous a jetés hors de notre pouvoir de commencer et de finir, il nous a tournés vers le dehors sans intimité, sans lieu et sans repos, engagés dans la migration infini de l’erreur. Nous cherchons son essence : elle est là où le non-vrai n’admet rien d’essentiel.

Quand Hölderlin parle des poètes qui, comme des prêtres de Bacchus, vont errant de pays en pays dans la nuit sacrée, ce perpétuel passage, malheur de l’égarement à qui manque le lieu, serait-il aussi la migration féconde, le mouvement qui médiatise, ce qui fait des fleuves un langage et du langage, le séjour, le pouvoir par lequel le jour demeure, est notre demeure ?

Dans ce cas, nous pourrions avoir l’œuvre ? Nous aurions l’art ? A cette question, il ne peut être répondu. Le poème est l’absence de réponse. Le poète est celui qui, par son sacrifice, maintient en son œuvre la question ouverte.

Blanchot

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