« Tropique du Cancer », Henry Miller (1934)

Le monde est un cancer qui se dévore lui-même. Que fait le narrateur d’Henry Miller pendant ce temps ? Il écrit un livre. Non un livre, mais un libelle, une insulte, une diffamation jetée à la face du monde. Qu’est-ce que son livre ? Comme il le dit lui-même : des impressions, des souvenirs, des descriptions sans queue ni tête : «  Des pages toutes barbouillées de ratures. » Une littérature anarchie. Derrière les mots, le chaos. C’est un grand désordre volontaire. « J’ai fait un pacte avec moi-même de ne pas changer une ligne de ce que j’écris. » Se perfectionner ne l’intéresse pas. Henry Miller veut que ce livre soit le « dernier ». Après lui, aucun autre livre. Ou le déluge. Tiraillé par la faim, le narrateur a le ventre toujours vide. Il erre dans les rues de Paris. Il aperçoit un tableau dont il envie le titre, car ce n’est ni plus ni moins ce qu’il fait dans son livre : « Un homme découpé en tranches ».  Cinq jours qu’il n’a pas écrit, il ne pense qu’à manger et à se situer dans un éternel présent. Vivre au jour le jour, dans le « bel aujourd’hui ». Le narrateur demande à plusieurs personnes de pouvoir dîner une fois par semaine chez eux et il obtient leur approbation. On le nourrit et même mieux : on le fête. Tous les soirs, il rentre ivre chez lui. Il désire vivre une vie héroïque et aspire à rendre le monde supportable à ses yeux.

Un certain Serge lui propose de le recueillir chez lui, en échange de quoi il lui prodiguerait des leçons d’anglais. Le chien de Serge est malade, il a le ver solitaire, le narrateur saisit la première occasion pour fuir. Il entame une nouvelle errance dans Paris… Il noue des relations avec une communauté hindoue. Un Hindou l’appelle M. Non-Entité (il y songe à nouveau en pensant qu’il est devenu un zéro). Le narrateur doit emmener une de ses connaissances hindoues dans un bordel. Cet homme n’avait pas vu une femme depuis des siècles. Au bordel, perdant tout sang froid, il commet une grave erreur en déféquant dans le bidet. C’est le scandale. Le jour, cet hindou fait ses affaires à Paris. Il tient des conférences, donne des interviews. Son projet est d’américaniser les Indes. Le dernier soir de son séjour à Paris, il veut recommencer une séance de baisage dans un endroit où il pourrait avoir deux ou trois filles à la fois. Lorsqu’il le quitte à l’aube, le narrateur décide de repartir à la dérive dans Paris. Ne plus rien attendre. Vivre comme un animal, tout en songeant qu’il faudra bien finir par s’alimenter.

Il rend visite à Van Norden, un proxénète qui ne pense qu’à ses « poules » et à la baise. Il appelle ses poules : « mes pucelles. » Van Norden se plaint de ses dents pourries. Tout ce que Van Norden demande à la vie c’est une flopée de livres, de rêves et de poules. Ce dernier est fou, sa grande terreur est de rester seul. Cependant, il recherche une femme qui le forcerait à croire qu’il a besoin d’elle. Il voudrait écrire un livre « où il coucherait dedans toutes ses saloperies » . Mais il ne parvient pas à s’y mettre parce qu’il se compare à Dostoïevski. Alors évidemment… Au lieu de s’attaquer à son livre, il lit auteur après auteur… Les deux hommes se paient une prostituée pour quinze francs. Pendant la besogne, le regard que le narrateur porte sur Van Norden est froid, scientifique. Il le regarde comme il regarderait une machine et encore une machine paraîtrait plus intéressante à ses yeux… Lorsque le narrateur remplace à la rédaction d’un journal un type décédé des suites de sa chute dans une cage d’ascenseur, les articles qu’il rédige, au sujet de catastrophes, sont froids. Rien ne le touche. Un bon correcteur n’a pas d’ambition, c’est la vision qu’il se fait du rôle d’un correcteur. Les seules choses importantes sont l’orthographe et la ponctuation. Pour lui, tout est sur le même plan. Ce poste correspond à une niche agréable et confortable. C’est justement parce qu’il n’a pas d’espoir que la vie lui est si douce. Pas d’hier. Pas de demain. Au jour le jour. Et surtout, ne jamais désespérer. Un monde sans espoir, soit, mais aussi un monde sans désespoir. Un monde neutre.

Avec Van Norden, il partage l’enthousiasme de ceux qui ne prennent aucune part active à la vie. Cet enthousiasme n’est engendré que pour tuer le temps… Il est difficile d’être correcteur. Il est aussi ardu de découvrir une virgule manquante que de résumer la philosophie de Nietzsche… Nous ne sommes rien d’autre qu’un monde mort, « comme la Lune ». Paris a toujours attiré les torturés et les maniaques de l’amour. Pendant sept ans, il se souvient qu’il a pensé à Mona, nuit et jour. Quand elle l’a quitté, ce fut pour lui le grand gouffre…

Un 4 juillet, il se fait soudainement licencier sans avoir été préalablement averti. Ayant rendu les clefs de son appartement, il se retrouve à la rue. Ces six semaines de boulot furent les seules au cours desquelles il put manger à sa faim. Il accepte de poser pour des photos porno. C’est ce jour-là qu’il fait la connaissance de Kruger, sculpteur et peintre. Il vit chez lui. Avec quelques connaissances, il part au Havre. Ils se rendent au Jymmy’s Bar, un bar à filles. C’est là qu’il fait la rencontre de Marcelle qui lui taquine furieusement la fourche. Une bagarre générale détruit tout le bar. Il ne rentre à Paris qu’au terme de nombreuses nuits de débauche et de fréquentations de bordels havrais. De loin Paris l’attire ; de près, Paris le dégoûte. Il fait à nouveau la rencontre de femmes paumées.

Un beau jour, son nouveau colocataire, Fillmore ramène à leur logis une fille russe déjantée ayant un chagrin d’amour avec le directeur d’un cinéma. Ils entament un ménage à trois. Depuis qu’elle habite avec eux, tout va de travers. Elle ne fait pas le ménage, elle abandonne ses déchets sous le lit, elle reste au lit à lire des journaux russes. Elle ne veut baiser ni avec l’un ni avec l’autre, prétextant sa préférence pour les femmes. Le grand froid arrivant, l’appartement devenant une glacière, la princesse disparaît, s’étant trouvé un sculpteur eunuque.

A Paris, pas d’humanité, pas de chaleur. Des blocs de taudis. Des kilomètres de prison de pierres. Tout est incarcéré, en sécurité. « Tout va bien ». S’agissant de ses idées sur l’art, jusqu’à  présent, son idée a été de se mettre à l’écart de l’étalon d’or de la littérature et de peindre des créatures hybrides, non répertoriées, des monstres, des femmes avec cinq ou six rangées de seins. Derrière ces murs gris se trouvent des étincelles humaines et pourtant aucun incendie ne se déclare. Des hommes ou des ombres ? Si un homme apparaissait dans ce monde et disait vraiment tout ce qu’il pense, le monde éclaterait en mille morceaux. L’art ? « Fais n’importe quoi, mais qu’il en sorte de la joie ! » Il faut exagérer. Il y a faire et il y a sur-faire (faire plus que faire). Sans exagération, une œuvre manque de… défauts. Il court vers les grands qui sont imparfaits. Le but le plus élevé de l’homme est d’être inhumain. Pas humain, inhumain. L’inhumain voit autour de lui ses ancêtres timbrés. L’inhumain met l’univers à sac. Il tourne tout sans dessus sans dessous. Tout ce qui est en-dehors de l’inhumain est humain et n’est donc pas de l’art.

La période de Noël advient : champagne et négresses à la maison. Le narrateur doit partir pour Dijon où on lui offre un poste banal de professeur d’anglais. Pour lui, cette affectation correspond au transfert d’un purgatoire à un autre.  La toquade d’assister à une messe vient à l’esprit de Fillmore et du narrateur. A leurs yeux, l’église est une tombe, la messe est un jargon abracadabrant. Le curé les jette dehors. Cet incident les fait hurler de rire.

Dès qu’il sort de la gare de Dijon, le narrateur comprend  qu’il a fait une erreur. La ville est triste, silencieuse, sans ressource, insignifiante. Au premier coup d’œil, le lycée où il est nommé le fait frissonner. Après sa prise de contact avec le censeur et l’économe, une chambre lui est assignée, équipée d’un poêle. Dans cette nouvelle fonction, il se sent comme une méduse clouée à une planche. Au lycée, il se perd parmi les bâtiments. A ses élèves, il enseigne en anglais comment les éléphants font l’amour, il a beaucoup de succès. Il s’aperçoit que les pions sont de grands ignorants, surtout dans le domaine des arts. Les repas à la cantine sont très mauvais. Il a toujours la sensation d’avoir faim. Et puis il y a ses collègues enseignants ! Au bout d’une semaine, il lui semble qu’il a été là toute sa vie. Le lycée, il l’appelle le pénitencier. Le gel bouche les wc. La merde s’entasse partout. Quand le temps se radoucit, l’odeur s’infiltre partout. Dans sa chambre, il était pris par la peur de la solitude. Il a la terreur de vivre séparé et d’être né. Il ne réussit à s’échapper du pénitencier du lycée qu’au printemps. Un nouveau poste lui est proposé à la rédaction à Paris. Il s’échappe du lycée de Dijon en quatrième vitesse. Pas un mot au proviseur, il a le sentiment de s’échapper d’une prison.

De retour à Paris, il apprend que Fillmore est à l’hôpital. Il s’y rend pour lui rendre visite. Fillmore a-t-il perdu la boule ? Avant de mourir, il veut se marier avec une certaine Ginette, plutôt grosse, type paysan. Fillmore l’avait mise enceinte. L’hôpital déplace le patient dans un cabanon. On lui diagnostique une infection par l’alcool. Il devient plus mélancolique que jamais. Perd ses cheveux. Soudainement, Fillmore se requinque. Il ne veut plus se marier. Mais lorsqu’il apprend que les parents de Ginette sont riches, il fait un nouveau revirement. Une dispute s’engage entre Ginette et Fillmore : coups, injures. Ginette les quitte en proférant des jurons à leur encontre. Elle continue de les engueuler depuis le trottoir d’en face. Fillmore traverse la rue pour la calmer. Ginette se sauve. Ils la suivent tranquillement, la rattrape : le couple se réconcilie. Mais l’idée du mariage traumatise Fillmore… Le narrateur lui propose de fuir en Amérique, en passant par Londres. Ginette ne le soupçonnera pas. Les deux compères prennent un bon dernier repas ensemble dans un restaurant dans l’attente du prochain transport pour Londres. Fillmore retire tout son argent à la banque et en laisse une partie au narrateur pour Ginette. Le narrateur l’encourage à partir et à passer par dessus ses scrupules. L’Américan Express arrive. Ça y est, Fillmore embarque. Ça y est, il est parti ! Sans surprise, le narrateur renonce aux promesses qu’il lui a faites. Il n’ira pas annoncer la nouvelle à Ginette (il n’est pas fou).  Il ne donnera pas à Ginette l’argent qui devait la dédommager, il le conservera pour lui. Resté seul, il se demande ce qu’il va faire avec cet argent ? Et s’il partait également pour les Amériques ? Une grande paix tout à coup l’envahit. Il lui semble alors qu’il a pris de la hauteur. Du haut de son perchoir, il lui semblait que les humains étaient devenus négligeables. Le soleil se couche. Le cours du fleuve est immuable. Rien ne change et tout change…

Hors champ de la littérature, peinture de la misère humaine, descente dans les bas-fonds, aller simple vers un voyage au bout de la nuit. Ni un roman. Ni un essai. Ni un drame. Ni un poème. L’auteur se raconte-t-il ? Nous assistons à une tentative désespérée de libération des servitudes inéluctables, la recherche d’une issue de secours aux contraintes déprimantes et avilissantes de l’existence. Nous le suivons au hasard des chambres d’hôtels, des rencontres, des abîmes d’ignominie dans lequel le narrateur sombre…

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